25 AOUT 1940

L'escadrille est dissoute. Le groupe 2/4 n'a pas pu résister aux mesures imposées par l'armistice.

            Le personnel qui reste encore va se préparer à une vie nouvelle. De longs papiers sont passés, demandant le choix des pilotes pour leur affectation future.

            La nouvelle est arrivée au Groupe le 14 août. Six pilotes de l'Escadrille et autant de mécaniciens étaient à Rabat, ou pour tout travail, ils avaient à faire une couverture très matinale entre Rabat et Port-Lyautey, vols qui permettaient de faire un peu d'accro et de patrouille serrée pendant une demi-heure au dessus de la côte.

A Rabat, un petit déjeuner avait réuni les pilotes et la plupart des mécaniciens en l'honneur du départ du sous-lieutenant CORDIER et du sergent-chef JAUSSAUD. Nous les avons mis dans le train, il y a quatre jours…Avant son départ JAUSSAUD nous a fait cadeau de son dernier chef-d'œuvre, MYSTIQUE:

 

 

Dans le doute, le deuil, l'épreuve, la misère,

La peine, la souffrance, il nous faut quelquefois,

 lorsque l'âme blessé gémit et désespère,

Pour retrouver la paix, vivre sous d'autres toits,

O mon frère égaré, tu as par trop tendance,

Oubliant le passé dans l'immonde fatras

Où sombre le pays, à juger notre France

Parce qu'elle semble être et ce qu'elle n'est pas.

Pour l'aimer, la connaître et lui rendre la place

Que l'histoire fixa dans le sang des héros

Il faut la dégager des hommes, des grimaces,

Des haines, du scandale; il faut la voir d'en haut.

Viens… Le cœur de l'oiseau, s'appuyant sur ses ailes,

D'un monde vil et plat saura nous délivrer,

Ses muscles d'acier à la trempe fidèle

Nous donneront l'espoir d'être enfin libérés.

Nous laisserons voguer l'aile libératrice,

Dans un souffle puissant le cœur va respirer

Et dans chaque brassée envoyée par l'hélice

C'est la France, soudain, qui viendra te parler..

Laisse le drapeau rouge au pays où la neige

Parsème l'œil meurtri d'un tas de points sanglants

Garde ce seul symbole à l'infâme cortège

Des hommes asservis sous un règne infamant.

Ouvre tes yeux, ainsi, regarde bien… La France,

Dans sa douceur sereine et son air souriant.

C'est le pays du bleu, du bleu de la Provence,

Du bleu de ses trois mers, du bleu de l'Océan.

Regarde… Nous passons au-dessus de nos plages

Vois-tu les chandails clairs des tout petits enfants,

Gracieux et légers courant sur le rivage

Chantant leur joie de vivre avec les Goélands?

Et voilà les berceaux, dans les foyers de France

C'est la même chanson qui, le soir, t'endormait.

Le même conte aimé qui berça ton enfance,

C'est la même douceur… C'est le blanc de la paix,

Regarde l'épi mur. La gerbe triomphante.

La grappe de vermeil lourde de volupté.

Et la verte prairie grasse et luxuriante:

La France c'est le blanc de la prospérité…

Vois.. Plus haut, nous montons au centre de la France,

Sens-tu le blanc très pur de la tradition

 L'amour du sol natal et des vieilles croyances

Au sein des monts, enfoui avec religion…

Plus haut, voilà le blanc des glaces éternelles.

Regarde, à l'horizon fiers dans l'immensité

Tous les pics invaincus, fins comme la dentelle,

La France c'est le blanc de la sécurité..

Pour connaître le rouge, en France, il faut descendre

Plus bas.. Plus bas encore.. Sur le mont Cornillé,

Il faut sentir monter des os un goût de cendre,

Voir le sang des Français au sol, coagulé..

Il faut frôler du plan le fort de la Pompelle,

Compter les trous d'obus dans le sol défoncé,

Entendre résonner à ta pauvre cervelle

De nos grands disparus, l'ultime volonté.

Ecoute-les..  Tais-toi..  Un enfant se redresse,

Il te montre un grand trou dans son cœur de vingt ans

Il te dit qu'il est mort sans la moindre tristesse,

Car il pensait à toi, son frère, en expirant.

Vois dans sa main crispée, l'emblème qu'il te donne

 Le rouge en est teinté du plus pur de son sang.  

Il veut dormir en paix car la relève sonne.

Tu ne peux plus trahir car c'est toi qu'il attend.  

Allons.. Regarde bien.. C'est un drapeau, la France

Dont les plis vont chantant le bleu de nos désirs,

Le blanc, de nos pensées et de notre espérance.  

Le rouge inaltéré de nos chers souvenirs.

 

 

Avant de nous séparer, regardons une dernière fois notre drapeau, le bleu de nos désirs, le blanc de nos espoirs et le rouge de nos souvenirs. Regardons souvent notre fier Poucet en or sur fond noir et pensons à tous ceux qui, disparus, blessés ou morts, ont payé de leur sang la dignité de notre défaite :

Capitaine CLAUDE                              : Tué le 25 septembre 1939

Sergent VINAY                                    : Tué le 12 mai 1940

Lieutenant DUPERRET                         : Tué le 12 mai 1940

Capitaine BORNE                                : Disparu le 16 juin 1940

 Sergent-chef SARRET                         : Blessé le 12 mai 1940

 Caporal-chef DELERABLEE               : Blessé le 12 mai 1940

 Lieutenant PLUBEAU                          : Blessé le 21 novembre 1939 et le 9 juin 1940

 

PALMARES DE L'ESCADRILLE

 

Homologuées                     Probables

Sous-lieutenant PLUBEAU                                         14 dont 8 seul   +    4 dont 1 sûr non homologué

Sous-lieutenant BAPTIZET                                         9  -  2               +    4    -    2  

Adjudant TESSERAUD                                             7  -  1               +    5    -    3 

Sergent-chef DE LA CHAPELLE                               7  -  2               +    2    -    1  

Capitaine ENGLER                                                    3  -  1               +    1

Sergent-chef JAUSSAUD                                          3  -                   +    2

Lieutenant VINCOTTE                                              2  -                   +    3    -    1

Sous-lieutenant CORDIER                                         3  -         

Sergent-chef PUDA                                                    3  -  1 

Lieutenant GIRARD                                                   2  -                   +    1

Sergent-chef de la FLECHERE                                   2  -                   +    1

Sergent-chef POSTA                                                  2      

Capitaine CLAUDE                                                    1  -  1   

Adjudant DARDAINE                                               1  -  1   

Lieutenant HLOBIL                                                    1       

______________

 

30 AOUT 1940

 

PRISE D'ARMES POUR LA DISSOLUTION DU GROUPE

 

Officiers, sous-officiers et soldats du G.C 2/4

Vous mes frères d'armes, je viens vous dire adieu :

Laissez-moi évoquer d'abord l'image de celui, qui dès le début de la guerre vous conduit aux succès et le 16 juin a disparu.

Que son souvenir plane sur nous…

Commandant BORNE, mon ami, je t'ai rejoint dans la bataille et tous, nous avons combattu, pour ne plus revenir, et avant de nous quitter, tu m'as confié ton groupe : je me suis efforcé d'y continuer la tâche que tu avais entreprise. Ton souvenir était près de moi; vivace et me conseillai.

Hélas. Je n'aurai pas le bonheur de garder ce que tu m'as donné, le passé du groupe, sa gloire et ses sacrifices ne l'auront pas préservé d'un destin impitoyable.

La dure loi du vainqueur pèse sur nous.

Le Groupe 2/4 est dissous, notre cher Groupe n'est plus. Tous nos morts, nos disparus nous contemplent et pleurent avec nous sur notre détresse.

Commandant BORNE, disparu à l'ennemi; Capitaine GUIEU, disparu à l'ennemi; Capitaine CLAUDE, mort au champ d'honneur; Lieutenant DUPERRET, mort au champ d'honneur; Sous-lieutenant TIXIER, mort au champ d'honneur; Adjudant VILLEY, mort au champ d'honneur; Sergent SAILLARD, mort au champ d'honneur; Sergent JEAN, mort au champ d'honneur; Sergent VINAY, mort au champ d'honneur; Sergent DIETRICH, mort au champ d'honneur.

Vous tous, je vous envie, car vous n'aurez pas vu cela. Et vous mes compagnons d'arme, qui êtes restés près de moi, et qui le front courbé, partagez ma peine, je vous dis une dernière fois adieu, je dis adieu à ce drapeau que je ne reverrai plus…

Mais vous pourrez continuer votre carrière, la tête haute et le regard fier, car dans les plis de ce drapeau vous avez écrit de la gloire.

 

ROZANOFF

 

 Fin