VENDREDI 23 FEVRIER 1940

 

Comparez les dates, ce n’est qu’aujourd’hui que nous partons pour le midi. C’est à Marignane que nous irons «  nous reposer », puisqu’il paraît qu’on a besoin de repos.

 

Mais revenons un peu en arrière. Tout ce mois a été assez pénible même que je n’ai jamais eu le courage d’écrire quoique ce soit sur ce journal. Depuis le 29 janvier, des ordres de départ, des faux bruits se sont succédés sans arrêt. Comment pouvoir travailler quand tout le matériel est déjà plus ou moins embarqué dans l’échelon roulant ? A vrai dire, le temps s’est mis aussi de la partie :

dégel, regel, re-dégel, brouillard, pluie, inondation, tout y est passé pour rendre la piste plus impraticable et le ciel moins favorable que jamais : aucune activité aérienne donc de notre part comme d’ailleurs de la part de nos amis d’en face. Si pourtant : encore un convoyage à Bourges.

C’est le commandant d’Escadrille qui a « resquillé ». Il n’est resté parti que quatre jours cette fois ci.

 

Mais nous quittons Xaffevillers en ne laissant que le vide derrière nous, nous devons être remplacés par le G.C. 1/2 du capitaine DARU dont les éléments précurseurs sont attendus d’une minute à l’autre. Hélas, le reverrons-nous jamais, ce terrain de Xaffevillers qui nous appartient vraiment depuis que nous l’avons nous-mêmes rendu habitable?

 

Ne notons donc au cours de ce mois triste et morne, que l’arrivée au Groupe du capitaine ROZANOFF (déjà cité dans le journal) qui, il faut l’avouer, est plein d’un dynamisme fort utile en campagne et qui se traduit en particulier par des chansons où il est fort question de maisonnettes et de bouchées à la reine.

Notons encore les nominations au grade de sous-lieutenant de l’adjudant-chef BAPTIZET, qui fait plaisir à tous, et au grade de commandant de notre cher commandant de Groupe.

 

            Nous partons donc en trois patrouilles avec Lyon comme point d’escale. Départ assez épique, vu l’état de la piste en plein dégel. Le lieutenant VINCOTTE apprend à Lyon de la bouche de la CHAPELLE, qu’il a failli décoller avec un soldat de la compagnie de l’Air sur la queue. Ce dernier n’a lâché prise que lorsque l’avion roulait déjà à 70 à l’heure. En passant au-dessus d’Epinal deux patrouilles se font recevoir à coups de canon : elles essuient le feu imprécis de la D.C.A. (on avait oublié de prévenir). GIRARD, sur son 153, doit faire demi-tour très peu de temps après le décollage. Enfin tout le monde (sauf GIRARD et le capitaine ENGLER qui, serre-file, doit l’attendre à Xaffevillers) arrive à Lyon, après quelques exercices de navigation par mauvaise visibilité (crasse épaisse). Et, en fin d’après-midi nous nous posons tous à Marignane.

 

            Nous sommes tous bien dépaysés. Où sont nos grands-bois des Vosges et les fumiers de Roville. Et qu’est-ce que signifie cet homme qui agite des drapeaux sur la piste? Et pourquoi une sanitaire au coin d’un hangar? Spectacle familier d’un terrain de l’intérieur, qui nous accueille avec deux P.-63, répandus sur la piste.

 

 

 Mars 1940