1er JANVIER 1940

 

Bonne année à tous. Le commandant d'Escadrille rentre enfin à son convoyage, écœuré une fois de plus. Il ramène l'avion du commandant de Groupe. Un petit sourire discret sur le visage des pilotes qui trouvent que neuf jours pour aller à Bourges et en revenir c'est long. Croyez-moi si vous voulez, mais quel temps !

J'ai fait un essai loyal il y a trois jours. A hauteur de Meaux j'ai dû faire demi-tour; et tout à l'heure encore j'ai bien cru que ça recommencerait !

            A Paris, j'étais donc à la corrida où les parchemins ont été mis aux enchères à l'Américaine. Joli résultat : 50.000 francs (pour ma part je n'y suis pour rien !) mais j'étais déçu par le public très « combattant de l'arrière » ; d'autant plus déçu que j'ai vu un lieutenant inconnu qui arborait sans mon autorisation l'insigne des Petits Poucets. Ah tout ça ne vaut pas Rambervilliers, le terrain, tous les pilotes, des hommes enfin.

 

MARDI 2 JANVIER 1940

 

Temps superbe. Au P.C. il est fortement question d'une protection. Il y a en tout et pour tout cinq pilotes disponibles à la 3 (dont un seul chef de patrouille) et cinq pilotes disponibles chez nous (donc 3 chefs de patrouille). Mais heureusement les Morane du 3/2 (lieutenant LEBLANC) sont là et sont même un peu là. A l'atterrissage l'un a cassé sa béquille, l'autre est tombé dans une rigole et a faussé l'hélice. Et puis il faut faire les pleins en transvasant l'essence à l'aide de brocs et de seaux car le "Satam" est cassé. Ah pauvre Lançon.

 

 Enfin tout le monde décolle vers 12 h. 55 : Les Morane les premiers, les Curtiss ensuite, j'assure le commandement du dispositif avec deux équipiers de la 3, lieutenant CUNY et sergent COISNEAU. Les Morane continuent la mission bien que les P-63 qu'on a à protéger aient vite fait demi-tour. Mais comme les Morane sont lents à monter jusqu'à 5-6000 ! A Sarre-Union on est encore à 4000 à peine. Et puis sur le secteur (Alt-Hornbach-Hilst) pourquoi vont-ils se balader jusqu'à Pirmassens ? Probablement pour se faire canonner par la D.C.A. (30 à 50 coups en fin de mission, alors qu'il reste encore sur le secteur une patrouille de Morane).

 

Enfin rien d'extraordinaire ne se passe et tout le monde rentre au terrain.

 

MERCREDI 3 JANVIER 1940

 

Temps plus douteux. Pas de mission officielle. BAPTIZET va déjeuner à Azelot : il y rencontre un de ses parents.

      Pour ma part je vais déjeuner à Herbevillers avec les camarades du 2/52. Je commence à répondre à toutes les marraines et bienfaitrices de l'Escadrille qui nous ont submergé de cadeaux pour les fêtes.

Nous avons été particulièrement gâtés par Madame CLAUDE la mère du capitaine, qui garde un coin de son cœur pour l'Escadrille que son fils commandait. C'est aussi Mlle Marguerite Marie DESTYS qui de son sanatorium du Jura pense constamment à nous.

 

Et c'est surtout Madame DORE, notre marraine qui nous a comblé de tout ce qu'on peut imaginer : flacons de rhum Saint James, pour les grands froids chaussettes de laine, moufles fourrées, sans compter ces riens qui font tant plaisir : papier à lettre, cigarettes de luxe, etc, etc… Personne ne plaint le commandant d'Escadrille qui s'appuie tout le travail. Certains disent même que, comme il a la plume facile c'est normal.

 

Quant à GERBET, il doit partir à Lunéville pour se faire soigner à l'Hôpital. Il a attrapé la gale.

 

MERCREDI 10 JANVIER 1940

 

Peu de monde à l’Escadrille. Depuis huit jours, le temps était vraiment moche : dégel, pluie, brouillard. Pas question de voler. Le lieutenant DUPERRET est rentré de permission le 4, BAPTIZET est parti samedi matin 6 janvier, PLUBEAU qui a 19 jours a tirer ne rentrera pas avant le 20. Sont présents à l’escadrille : lieutenant VINCOTTE,  lieutenant DUPERRET, lieutenant GIRARD, adjudant TESSERAUD, sergent DE LA CHAPELLE, CC PUDA.

 

Comment donc se sont passer ces longues journées ? Il est fortement question de faire des travaux gigantesques : c’est ce qu’on appelle le "desserrement". Cela consiste a creuser des alvéoles immenses dans les bois et avant toute chose on doit abattre les arbres. Il y a plusieurs catégories de bûcherons : les bûcherons professionnels qu’on a trouvé dans le personnel de l’escadrille et les "amateurs" parmi lesquels tous les pilotes, le champion en est sans contredit TESSERAUD "l’homme qui a pratique tous les sports". DUPERRET  qui a beaucoup observé les "professionnels" essaie de copier leurs manières. Il n’a réussi qu’a se fatiguer…Après avoir abattu son arbre, il est resté pantois, a moitié étourdi pendant cinq minutes, obligé de s’appuyer à l’épaule du photographe. GIRARD, LA CHAPELLE, malade qui a une sale mine depuis quelques jours et qui a ramassé une gaufre a moto, n’est même pas venu sur le chantier. A part ça il y eut une mission de chasse libre dans l’après-midi. Bon dieu qu’il fait froid. Et ces mitrailleuses! DUPERRET fait des statistiques sur tout le groupe. Il y a les 2/3 des mitrailleuses qui ne fonctionnent pas a 7.000 que faire?

 

Mission de chasse libre qui n’a rien donné de sensationnel. (Je me suis brûle le nez au réchauffeur de l’inhalateur). Auparavant quelques couvertures du terrain sans résultat. Cela à tout de même permis à GIRARD de faire involontairement une hélice calée de 1000 mètres « il essaiera de faire mieux la prochaine fois ». 

Quant aux protections, il y a bien longtemps qu’on en parle mais qu’on en fait pas. Nous sommes aidés par les fameux Morane du 3/2 mais il fait si froid qu’on ne peut même pas les mettre en route le matin. On recule l’heure de la protection jusqu’au moment ou on décide de la supprimer purement et simplement. Enfin, il est fortement question d’un pilote au repos complet par jour…Mais comme il fait beau, en ce moment personne ne veut partir!!! N’est-ce pas TESSERAUD!

 

LUNDI 15 JANVIER 1940

 

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Beaucoup de vols depuis que je n’ai pas pris la plume. Donc :

           

JEUDI 11 - Un peu de chasse orientée. Rien vu! Par contre au décollage le lieutenant VINCOTTE heurte une énorme taupinière durcie et casse le train gauche du 102. Au revoir 102, quand te reverrons-nous?

                                                                                                                                               

VENDREDI 12 - Mission de protection sur Hornbach-Hilst, ce qui nous permet, en fin de mission, de voir exécuter par l’un des P-631 une série de cabrioles fantastiques entre 6.000 et 6.500 du cote de Bitche. Et je te passe des Immelmann qui se terminent par quelques tours de vrille. Une ressource et en avant pour un tonneau déclenche qui se termine lui aussi par une vrille. Le pilote (capitaine BAUD du 2/52) & (mort pour la France au cours de la campagne de Mai 1940.) est fou; mais non.! Renseignements pris, il était complément inconscient a la suite d’une défaillance d’inhalateur..

                                                                      

 La même journée, quelques essais de mitrailleuses ont été satisfaisants. Comme nous l’écrivions précédemment, il faut utiliser des mitrailleuses parfaitement sèches pour qu’elles puissent tirer au-dessus de 7.000.

 

SAMEDI 13 - Le matin quelques couvertures du terrain sans résultat. La voiture radio ne marche pas et pourtant, pendant que les patrouilles sont en l’air, on voit du sol passer trois avions boches (DO-17 ou JU-86). L'après midi nous partons en protection (tout le Groupe, c’est à dire 12 avions) vers le Nord-Est de Strasbourg. Comme par hasard un P-631 qu’on prend à Herbevillers, part à fond de train. Je le rattrape difficilement pour lui faire signe de ralentir, mais non il continue de plus belle. Aucune protection efficace et pagaie au sein de celle-ci. Enfin le P-631 abandonne avant d’arriver sur le secteur. Il paraît qu’à ce moment il y avait une quarantaines de ME? dans la région de Haguenau-Lauterbourg.

 

DIMANCHE 14 - Le temps se bouche mais continue à être aussi froid. Quelques essais avions au cours de l’après midi. Le soir 10 avions sur 13 sont disponibles. Et aujourd’hui le temps est franchement mauvais : Du brouillard sans arrêt on avance les travaux de desserrement des avions non sans mal, car travailler sur ce sol gelé est bien pénible. J’emmène TESSERAUD et la CHAPELLE maugréant faire le tour du propriétaire. Nous contournons le bois tout blanchi de givre et nous arrivons sur les emplacements futurs des avions. Un peu de tension. Quoi? Enfin on rappelle les permissionnaires pilotes. Ah, Ah, BAPTIZET et PLUBEAU qui vous chauffez les pieds en pantoufles depuis plus de huit jours, il me semble que je vous entends déjà rouspéter dans le bureau.

 

JEUDI 18 JANVIER 1940

 

Et malgré le rappel des permissionnaires, on n’a pas vole avant aujourd’hui… et encore. Depuis mardi, le temps a bien change : il a neige, une petite neige poudreuse tout à fait favorable aux joies du ski. Et le froid devient de plus en plus intense. Le plafond s’élève, le soleil brille. Il est question de refaire la protection Hornbach-Hilst.

 

 L’heure du décollage est fixée, puis recule un peu. Malgré cela au moment de partir, quand les moteurs tournent déjà et que les pilotes sont prêts, je m’aperçois avec horreur que sur tous les avions il y a encore, malgré mes avertissements de la neige et surtout de la glace. Heureusement la mission est décommandée.

 

 Au cours de l’après midi TESSERAUD essaiera son 74 et repartira immédiatement pour exécuter une vague couverture dans la région sans succès. Et quatre autres pilotes partiront dans les mêmes conditions (lieutenants VINCOTTE et PUDA, PLUBEAU et GIRARD) et sans plus de succès.

 

VENDREDI 19 JANVIER 1940

 

Il faut marquer cette journée d’une croix blanche. La mission sur Hornbach-Hilst a enfin réussi. Nous sommes partis, tout le Groupe renforce par une patrouille triple du 3/7 commandée par mon camarade le lieutenant LACOMBE. Surcroît de travail pour ce pauvre LANCON qui fait assurer les pleins de ces Morane ( pour une fois ils seront d’essence C). Enfin vers midi trente (10 de la 4, 6 de la 3 et 9 Morane) un peu de pagaille traditionnelle au-dessus d’Herbevilliers ou l’un des avions a protégé se repose immédiatement sur le secteur le Potez marche bien et vite, fait ses passages pendant que tous les chasseurs en évoluant laissent dans le ciel des traînées de condensations. Bon Dieu, si nous nous ne sommes pas fait repérer par les Boches, je ne comprends plus. Le nombre les auras écarter ou bien le froid aura empêcher leurs moteurs de partir (il faisait ce matin –24° au terrain) Toujours est-il que nous n’avons rien vu. Le P.C. « Adolf »  avait bien aiguillé PLUBEAU sur un ennemi « très haut » mais PLUBEAU avait compris altitude ’Il’ et il avait commencer à piquer. Enfin le Potez est rentré, chargé de « renseignements de la plus haute importance ». J’ai demandé une petite bande photographique pour l’afficher au mur de l’Escadrille.

 

SAMEDI 20 JANVIER 1940

 

Il est question d’une nouvelle protection sur le Bienwald. Comme hier le Groupe 3/7 nous détache 3 patrouilles. Une seule arrive car le temps est crasseux. Un Potez du G.R. 2/52 est venu faire régler sa radio. Et vers midi il commence a neiger. La protection n’aura pas lieu et tout le monde devra coucher ici. Mais entre les mains des Petits Poucets ils passeront certainement une bonne soirée.

 

DIMANCHE 21 JANVIER 1940

 

Il neige. Comment passer la journée? Et la ligne droite? N’est-il pas le plus court chemin de Xaffevillers a Épinal? Tout le monde en profitera, notamment DUPERET, GIRARD, PLUBEAU, BAPTISZET et la CHAPELLE. Dès le matin nous sabrons le champagne en l’honneur du lieutenant HLOBIL, officier tchèque qui vient grossir notre phalange : PUDA et MACURA sont heureux d’accueillir un de leurs compatriotes. Nul doute qu’il ne fasse bientôt des étincelles.

 

DIMANCHE 28 JANVIER 1940

 

Rien de bien extraordinaire pendant cette semaine. Au point de vue aérien c’est le calme le plus complet : une seule protection sur le Bienwald qui a d’ailleurs parfaitement réussi ( jeudi 25 janvier 1940). La veille avec BAPTIZET et le lieutenant VINCOTTE, il y eut quelques exercices d’attaque sur un P.637 d’Herbervillers qui se défend avec son fil d’antenne. Le vendredi 26 janvier un peu d’entraînement du lieutenant HLOBIL, ce qui permet à l’adjudant PLUBEAU de faire une séance « d’ acro » au dessus de la piste.  A part ça les liaisons nombreuses à Epinal, à Nancy, mais hélas trop de malades :

 BAPTIZET est très fortement grippé, PUDA aussi. Le lieutenant GIRARD est parti en permission comme a regret.

 

LUNDI 29 JANVIER 1940

 

Mais voilà qu’une nouvelle arrive et se répand dans tout le camp. Départ : Pour où? Vers le midi, parait-il. L’échelon roulant (ça va être gai) doit être près à partir pour le 30 janvier. Quant à l’échelon volant on en reparlera plus tard.

 

 Février 1940