MARDI 2 JUILLET 1940

            Et voici les vexations qui commencent : pour respecter les conventions d'armistice, pour empêcher les avions de voler on retire les hélices.

            Nos amis Tchèques, HLOBIL, PUDA, et POSTA nous quittent. Ils vont continuer à combattre aux côtés des Anglais. Au cours d'un arrosage très amical, le commandant ROZANOFF prend la parole pour leur souhaiter courage. Nous conserverons d'eux le souvenir de charmants camarades, de pilotes excellents et de combattants courageux.

MERCREDI 3 JUILLET 1940

            Ordre est donné de remonter les hélices. Pourquoi?

JEUDI 4 JUILLET 1940

            La nouvelle de l'attaque de la flotte d'Oran par la flotte britannique jette la consternation et la confusion. Que penser? Dieu Merci, à Meknès, nous n'avons pas eu à nous poser la question angoissante, l'attaque est déjà finie quand nous l'apprenons.

DIMANCHE 7 JUILLET 1940

            Les vols reprennent : patrouille en couverture sur Port-Lyautey.

Contre quoi?

            L'échelon roulant est arrivé au complet il y a quatre jours, après une traversée de cinq jours et un temps interminable entre Oran et Meknès. La vie se réorganise à l'intérieur de l'escadrille. Les mécaniciens retrouvent leurs avions.. et pendant de longues soirées que de discutages de coup. Bravo au capitaine de DURAT qui a réussi un coup de maître : l'échelon est plus riche à l'arrivée qu'au départ. Que nous réserve l'avenir?

SAMEDI 13 JUILLET 1940

            Le groupe I/4 doit partir demain pour Dakar. Le général d'HARCOURT vient remettre les décorations aux pilotes qui doivent quitter Meknès. Belle prise d'armes autour de notre beau drapeau qui fait bondir nos cœurs lourds d'humiliation, de regrets de tristesse, vers les horizons d'espérances.

MARDI 15 JUILLET 1940

            Départ de l'Escadrille pour Rabat hier. Le général VUILLEMIN décore aujourd'hui quelques pilotes du Groupe. Comme tout cela est loin déjà.

SAMEDI 20 JUILLET 1940

            Nous rentrons à Rabat après avoir attendu des ordres pour protéger un bombardement de Gibraltar. Heureusement les ordres ne sont pas venus. Je crois que pas un parmi nous n'aurait beaucoup de cœur à jouer les frères ennemis.

            Une longue lettre de PLUBEAU nous attend. Cher PLUBEAU, quel plaisir de lire ces lignes où il nous raconte son extraordinaire aventure. Les voici in extenso :

            Datée du 11 juillet à Lodève, où PLUBEAU a retrouvé sa famille réfugiée, elle nous raconte d'abord les circonstances de sa chute:

:            « En arrivant sur le secteur, je vois plus haut que nous six Messers-109; ils sont à la hauteur des avions du I/5 par-ailleurs ayant derrière moi deux patrouilles de l'Escadrille; je ne m'occupe pas trop de ces chasseurs. Au N-E de nous, une formation de bombardiers se dirige W.-E. Une autre formation vient du nord. Un peu au-dessus de ces pelotons, un Heinkel 111 se promène seul et semble surveiller le travail. Je le choisis comme cible, car il doit être monté par quelques officiers supérieurs? Je bats des plans, je me retourne: ça suit. Cordier est même près. Le H.111 vire en piquant pour venir se mettre dans le peloton venant du N. au-dessus duquel nous sommes passés. Ce peloton se dirige maintenant W.E. Je suis dans la queue du H.111. Je tire plusieurs rafales, 200 cartouches environ, tant dans les moteurs que dans la tourelle inférieure. Je crois qu'il est bien touché, quand j'entends le bruit désagréable des balles dans mon avion. Je crois d'abord être touché par le mitrailleur inférieur et manœuvre pour me dégager de son champ de visées, tout en restant en bonne position de tir. Comme les tic-tic continuent dans mon taxi, je comprends trop tard que je suis tiré par l'arrière. Je vire sec, mon moteur s'arrête et, subitement les flammes montent jusqu'au haut de ma cabine. J'ouvre la cabine et me détache de l'avion. J'aurais du faire le contraire afin d'éviter les courants d'air. Puis, profitant de l'expérience faite par Blanc, le matin, je me lève et me fais éjecter. Je compte alors jusqu'à 20, 301, 302, 802 etc. Je tournique sans arriver à voir le sol.»

« A 320 j'ouvre le parachute (Un grand merci à TESSERAUD). Je suis à 6 ou 700 mètres. Je descends lentement pendant que les gens du sol, Français et probablement Allemands me tirent. Heureusement qu'ils sont mauvais tireurs. Une balle érafle ma jambe gauche. Enfin j'approche du sol. Il vient bien vite maintenant. Je me prépare à me recevoir en souplesse, je fais cependant une superbe pirouette (2 à 3 tours sur moi-même) sans me faire mal. Je suis dans un champ. A proximité un champ de blé dans lequel je me précipite. De là j'observe un peu pendant que les balles sifflent et tombent à une dizaine de mètres. Une seule pensée : ne pas être prisonnier. Rien ne bouge, pourtant la bagarre fait rage. Une grosse fumée noire monte des bords d'une rivière, un avion qui doit être aux petits soins, qui continue à brûler. Il était déjà au sol quand j’ai ouvert mon parachute. Les allemands sont à 300 mètres de moi, au nord. En rampant, et à quatre pattes je me dirige vers le sud. Je fais 200 mètres et je vois arriver deux fantassins de chez nous qui me mettent en joue, malgré mes cris de « Ne tirez pas, je suis Français ». Ils insistent car j'ai oublié de lever les bras. Ils me donnent l'ordre. J'obéis sans récriminer et je jette mon gant dans les luzernes. Très prudemment les troupiers s'approchent et m'emmènent sur une moto. Nous avons fait 500 mètres à peine, lorsqu'un caporal, accompagné de quelques hommes, nous somment de nous arrêter. Tous les canons sont braqués sur moi et les bougres ont l'air bien décidés.. Il est inutile d'insister, nous nous arrêtons? Je présente mes papiers, ma carte d'identité, rien n'y fait, je suis suspect. Je suis d'après le chef d'escouade, un aviateur allemand dont l'avion vient d'être descendu par sa batterie de D.C.A. D'ailleurs, me dit le caporal, qu'est-ce que c'est que cette tenue? C'est une tenue militaire? Pour un peu, il me ficherait dedans? Il est de fait que je ne suis pas bien joli. Ma peau cuite pend de ma figure et de mes poignets. J'avais des gants de ville, il y a intérêt à mettre des gants de vol ».

« Mon œil gauche se ferme, ma combinaison n'existe plus des pieds à la ceinture. Tant pis. Entre quatre hommes, baïonnette au canon, direction le P.C. Celui-ci se trouve environ à 2.500 mètres dans la poussière et face au soleil. Je marche pendant que derrière moi suit la moto sur laquelle j'ai fait la deuxième étape. Le canon gronde fort quand j'arrive devant le commandant, un homme fort aimable, qui rapidement, éclipse mes trop zélés gardiens. Le docteur, appelé me fait expédier sur Cernay-les-Reims. Là je reçois les premiers soins et je profite d'une voiture sanitaire en partance pour Epernay d'où je vous ai téléphoné. Nouveaux soins et dans la nuit je suis évacué sur Orléans par train sanitaire. Après 21 heurs de train, nous arrivons. L'adjudant LAGUET, du 2/6 qui a été blessé par éclats d'obus dans le même secteur, est avec moi. Nous entrons à l'hôpital de la chapelle Saint-Chamond où nous sommes bien soignés. Quelques jours après, nous partons pour Bordeaux : 27 heures de train. Nous sommes conduits à l'hôpital Robert-Piqué où nous retrouvons le capitaine LAU et l'adjudant-chef PIGEON, du 2/13 tous deux brûlés. Le commandant GEILLE viendra, deux jours après,  avec les mêmes blessures. L'on me soigne au mercurochrome, liquide rouge-sang. Comme je ne puis me raser, je suis un véritable diable rouge. Je guéris très rapidement : je suis, paraît-il, un bon blessé. Je ne souffre presque plus, sauf au moment où l'on refait les pansements de mes bras. Toutes les brûlures sont du deuxième degré, j'en ai pourtant une du troisième degré, au bras droit. Le lendemain, le docteur PIECHOT, de l'hôpital, me fait savoir que deux bateaux, le « Delassale » et « l'Asie », sont à la disposition de l'aviation et partent le soir même pour l'Afrique du Nord, où se réfugie l'armée de l'air. Il se débrouille pour moi, me fait prendre par une voiture, et, le soir, je suis reçu à bras ouverts par le commandant de « l'Asie » et ses adjoints. L'on me donne une cabine. Il n'y a plus qu'à attendre le départ qui est décommandé par l'Amirauté. Comme il est tard je passerai la nuit sur le bateau. Vers minuit, les sirènes sonnent : la D.C.A. et les mitrailleuses du sol tirent. L'on vient me chercher pour aller dans un abri : déjà les bombes tombent sur la ville et sur le port, elles sifflent avant d'arriver au sol ou, suivant le cas, elles font du bruit ou n'éclatent pas. C'est ainsi que l'une d'elles, tombée à 10 mètres de "l'Asie" a projeté une superbe gerbe d'eau sans éclater. L'alerte terminée, je suis allé dormir dans ma cabine. Le matin, nouvelle alerte mais pas d'avions. Je crois que les gens de Bordeaux ont eu très peur. Dans la matinée, je remonte à l'hôpital dans une voiture de la compagnie Maritime. Le commissaire du bord, très gentil, m'accompagne. Heureusement d'ailleurs car je crois que sans lui et le chauffeur, je serais lynché.. Encombrement à chaque arrêt. Les Bordelaises à l'imagination fertile s'écrient en me montrant du doigt : « Un parachutiste. Salaud.. »  Et elles cognent aux vitres de la voiture; Heureusement, le commissaire de « l'Asie » et le chauffeur leur crient : « Mais non, c'est un Français ».

            Le 25 juin, le Général BERGERET et Mme RATI, du bureau du ministère me font prendre à l'hôpital Haut-Brion où je suis maintenant, par trois infirmières de l'Air qui me conduiront en sanitaire à Clermont, après une escale à Limoges. En cours de route, dans la région de Libourne, nous rencontrons, sur une vingtaine de kilomètres, un convoi allemand qui nous laisse passer normalement. Le 26 au soir je suis à Clermont, à la Polyclinique. Le 4 juillet je suis convalescent (10 jours). Le 25 je serai prêt à reprendre mon service. Ce qui m'ennuie, c'est que je ne pourrai probablement vous rejoindre. J'ai déjà tâté le terrain, mais on m'a laissé peu d'espoir.. J'espère que l'Escadrille a fait du bon travail dans les quelques jours qui ont suivi mon départ. J'ai appris avec beaucoup de peine la disparition du commandant BORNE. J'ose espérer que c'est la seule que vous avez à pleurer depuis mon départ ».

            Ainsi, nous voilà rassurés sur le sort de notre cher PLUBEAU, mais quelles souffrances physiques et morales a t'il dû endurer depuis le 9 juin…

 

 Août 1940