MERCREDI 1er NOVEMBRE 1939

BAPTIZET va essayer ses mitrailleuses... deux fois de suite la veille elles l'ont plaqué. Il enrage et je le comprends. Après déjeuner il prend son 96, décolle et fonce sur la piste qu'il arrose copieusement. Tout marche, essai assez original que nous recommencerons. C'est tellement pratique.

Le lieutenant VINCOTTE décolle vers la même heure pour faire un essai radio entre avion et un poste d'infanterie. Cet essai doit se faire entre Saverne et Haguenau. Mais de l'autre côté des Vosges c'est une mer de nuages splendides dont le sommet est à 400 mètres. Pas un trou sur l'Allemagne. Du blanc partout. L'essai ne peut avoir lieu. Le pilote en est quitte pour revenir en contemplant les Vosges neigeuses.

Il est fortement question de parachutistes ennemis depuis quelques jours. Ce soir les "autorités" remettent ça, alerte générale. Déplacement en camion de centaines de soldats de toutes les armes pour fouiller les bois…rien.

VENDREDI 3 NOVEMBRE 1939

Toujours la même mission de protection sur Rubbenheim-Mauschbach. Seule l’heure n’est pas donnée formellement et pour cause. Nous nous réveillons sous un épais brouillard qui a toutes les peines du monde à s’éclaircir.

TESSERAUD et DE LA CHAPELLE sont allés à Nancy pour…acheter des pantalons. Quand ils reviennent ils voient avec une terreur et une stupéfaction qui les honorent mais qui agace le commandant d’Escadrille que la mission n’a pas été exécutée encore et qu’ils ne sont pas sur les ordres de fait on décide de décoller sur ordre du G.R. 2/52 à 14 h 30. Deux patrouilles se mettent en l’air :

Lieutenant VINCOTTE                                   Lieutenant DUPERRET

Adjudant BAPTIZET                                      Adjudant PLUBEAU

Capitaine ENGLER                                        Sous-lieutenant GIRARD

Le décollage est suivi tout de suite de la traversée d’une légère couche de crasse à 50 mètres du sol. A 100 mètres le ciel est parfaitement pur. Nous nous dirigeons vers Herbevillers où nous arrivons avec 5 minutes de retard pour voir le P-631 monter vers nous à 1000 mètres et battre les plans. Les trois occupants du P-631 nous font signe que la mission n’aura pas lieu !!! Nous reprenons la direction du terrain où nous nous posons sans difficulté malgré la crasse peu élevée.

Le capitaine ENGLER n’avait pas décollé, il avait eu vent de la mission décommandée par un coup de téléphone, alors que les patrouilles étaient déjà au starter.

SAMEDI 4 NOVEMBRE 1939

Mauvais temps. Une véritable tempête souffle même à l’heure du déjeuner que le colonel FONCK préside chez les officiers. Nous sommes habitués à ses visites. C’est déjà la deuxième fois qu’il vient bavarder familièrement avec nous.

PLUBEAU et BAPTIZET descendent à Rambervilliers quand le signal « alerte aux avions » « tous les pilotes prêts » est donné. Et comme DE LA CHAPELLE grippé est resté au lit, les patrouilles fournies par l’Escadrille doivent être étoffées par l’E.M. du Groupe. Fausse alerte en somme le signal de la fin de mission est donnée 15 minutes après.

Profitant de la leçon de l’autre jour où un JU-86 est venu impunément survoler le terrain, nous avons décidé qu’une patrouille serait prête à décoller, avec les moteurs tournant déjà, dès que le signal d’une alerte serait donné pour poursuivre à vue l’avion ennemi aussitôt qu’il survolerait le terrain. L’expérience a pleinement réussi aujourd’hui au cours d’une alerte donnée à 16 h 30, fausse alerte d’ailleurs puisque personne n’a décollé.

DIMANCHE 5 NOVEMBRE 1939

Alertes à longueur de journées ; l’adjudant BAPTIZET, l’adjudant  PLUBEAU et le lieutenant VINCOTTE mangent en 5 ou 5 fois. Enfin sur le coup de 16 h 00 OI nous recevons l’ordre de décoller et d’assurer une couverture de terrain pendant vingt minutes à très haute altitude. Mission sans aucun intérêt où la radio dirige le chef de patrouille sur un Morane 406 !!

MARDI 7 NOVEMBRE 1939

Une protection qui ne protège rien… car les Potez 631 décident de rentrer à…Nancy. Le premier parce qu’il a eu des ennuis mécaniques l’autre parce qu’il a suivi le premier. Le lieutenant VINCOTTE se pose à Herbevillers pendant que les autres chasseurs tournent autour de la piste. Il redécolle et tout le monde part sur le secteur où rien n’est à signaler si ce n’est deux Mureaux du G.A.O. du lieuteNant HERSON que le chef de patrouille prend au début pour des boches.

MERCREDI 8 NOVEMBRE 1939

Un coup de chasse libre le matin avec :

Lieutenant VINCOTTE                                   Adjudant PLUBEAU

Adjudant BAPTIZET                                      Sergent DE LA CHAPELLE

                                                                                              Sous-Lieutenant GIRARD

Mais sans résultat, sur le Rhin et le front nord de l’armée. L’après-midi ce fût autre chose. Laissons la parole à PLUBEAU :

Mission à effectuer : la 3ème escadrille doit assurer la protection d’un P-631 de 14 h. à 14 h 20 ? Notre escadrille doit elle-même assurer la protection de la 3 en arrivant à 14 h 10 à l’altitude supérieure (6000 mètres), participent à cette mission :

Lieutenant VINCOTTE                                   Adjudant PLUBEAU

Adjudant BAPTIZET                                      Adjudant TESSERAUD

Capitaine BORNE                                          Sergent DE LA CHAPELLE

« Le lieutenant VINCOTTE qui devait commander la patrouille Guide s’enlise au départ. Il viendra sur les lignes mais ne trouvera pas les patrouilles. »

« Je prends le commandement de la patrouille double de l’Escadrille. Peu de temps après notre arrivée sur le secteur j’aperçois vers 6500 mètres encore loin chez l’ennemi, un bimoteur, bi-dérives ? il me paraît douteux. Je suis à 5.800 : je fais le signal ennemi en vue et vais faire un large virage en prenant de l’altitude. Le capitaine BORNE en panne de mitrailleuses rentre au terrain. BAPTIZET se joint à ma patrouille. L’avion s’approche de la France, je me place à l’arrière et continue à grimper, 2 ME viennent reconnaître le bi-moteur, je pense qu’ils vont m’attaquer…non, ils font demi-tour… »

« DE LA CHAPELLE, le seul, les poursuit et se fait attaquer. Je me rapproche toujours, ayant BAPTIZET à ma gauche et derrière, TESSERAUD, plus en arrière encore et à droite. Je suis à 60 mètres de l’arrière, légèrement au-dessous et dans l’axe. L’ennemi ne nous a pas vu car il n’a pas bougé. »

« Je prend mon temps, je l’ajuste et tire une rafale. Je vois mes balles arriver dans les réservoirs, à chaque impact il sort une flamme, BAPTIZET voit  également très bien l’effet de mes balles. La fumée commence à sortir l’avion fait une abattée à gauche. Il a son compte. Je contemple le travail. »

« BAPTIZET le tire à son tour, TESSERAUD entre dans la danse puis toute une nuée de Curtiss, tels des vautours sur une charogne, s’acharne sur l’avion désemparé. C’est maintenant un véritable brasier, il éclate avant d’arriver au sol. Un parachute descend en torche, un autre descend lentement. Le vent sud le pousse dans ses lignes ».

« L’avion que je crois être un DO.17 tombe au nord de Bitche, à proximité de la route de deux ponts en bordure d’une forêt. Après être allés au point de ravitaillement nous rentrons. »

« Je dois rendre hommage au sergent DE LA CHAPELLE…il a porté ses efforts sur les ME …travail obscur et périlleux. Il est bien dommage que les gens de la 3ème Escadrille n’aient pas compris que leur devoir était de s’occuper de ces avions, au lieu d’essayer d’obtenir une petite part de la victoire. »

« DE LA CHAPELLE qui a bagarré les 2 ME estime avoir été en présence d’avions plus rapides que ceux du même type rencontrés jusqu’à ce jour ».

VENDREDI 10 NOVEMBRE 1939

Le commandant de Groupe a décidé que le DO.17 abattu avant-hier attribué à l’adjudant PLUBEAU qui a pratiquement fait tout le travail. Cette décision qui est l’expression de la pure réalité n’a évidemment pas contenté tout le monde et on voit un peu partout des nez longs.

Un vol assez peu intéressant au cours duquel, une émotion pour PLUBEAU et DUPERRET qui suivent à la trace des éclatements de D.C.A. un avion jusqu’à Nancy. Mais cet avion ils ne le verront pas . C’était une mission de protection. Trois patrouilles de la 4 :

Lieutenant VINCOTTE                                   Adjudant BAPTIZET

Adjudant TESSERAUD                                  Capitaine ENGLER

Adjudant PLUBEAU                                      Lieutenant GIRARD

                                                                       Lieutenant DUPERRET

Les trois P.631 que nous avions cueillis à Herbévillers ne sont pas allés bien loin, ils ont fait demi-tour. Pour notre part nous sommes allés sur le secteur ou rien ne fut à signaler.

Il devient plus dangereux de rouler sur la piste que de voler sur les lignes. Au décollage des avions roulant dans les flaques font des gerbes impressionnantes. On décolle chacun pour soi et on se regroupe au-dessus de la piste tant bien que mal. L’autre jour un pilote de la 3 s’est trouvé équipier dans une patrouille de chez nous. Et souvent on ne peut pas partir. Encore avant-hier où j’en avais gros sur le cœur.

Le travail des mécaniciens et des hommes est bien dur. Ils sont obligés d’abandonner la mécanique pour se cantonner dans des travaux de manœuvres : désembourber les avions, les pousser aux soutes, recommencer à les pousser pour les faire entrer dans leurs alvéoles. Avant-hier ils ont mangé à 2 heures passées. Rendons hommage à leur conscience professionnelle et à leur bonne humeur. Ils sont bien peu, ceux qui ronchonnent et ne mettent pas tout leur cœur à nous sortir de l’ornière.

SAMEDI 11 NOVEMBRE 1939

Pas de vol. Si ce n’est un essai radio du lieutenant VINCOTTE d’ailleurs satisfaisant. Il est question de mettre des postes E.R.40 aux batteries de D.C.A. pour prévenir les patrouilles en l’air.

DIMANCHE 12 NOVEMBRE 1939

Nous étions prévenus vers 7 heures qu’une prise d’armes aurait lieu. Tenue : linge blanc et pantalons longs, cuir, casquette. A 9 h 30 arrivée du général BOURRET qui passe en revue le Groupe. Quelques paroles pleines d’espoir à PLUBEAU qu’il félicite pour sa quatrième victoire.

Vers 19 heures, arrivée d’une demi-douzaine de voitures. En descendent le président DALADIER, Guy LA CHAMBE, le général VUILLEMIN, le général TETU et le général D’HARCOURT.Revue du Groupe. Le colonel COCHET prend alors la parole et lit la citation du capitaine CLAUDE :

Citation à l’ordre de l’armée du  capitaine CLAUDE, Pierre, Joseph, Marie, Paul du Groupe de chasse 2/4 :

 « Magnifique officier d’une très haute valeur morale, remarquable par sa bravoure et sa modestie. Pilote de chasse de grande classe, qui grâce à ses qualités de chef, à su conduire en quelques jours son escadrille à des succès répétés. A trouvé une mort glorieuse le 25 septembre 1939 au cours d’un combat inégal contre trois chasseurs ennemis. Est tombé au champ d’honneur après avoir abattu un des ses adversaires, suprême récompense donnée à son courage et à son audace ».
 G.C. le 5 novembre 1939, Général d’Armée Aérienne MOUCHARD, commandant la 1ère Armée Aérienne.

Ensuite le capitaine BORNE s’avance et le colonel COCHET lit la citation du G.C. 2/4 :

« Remarquable unité qui, sous l’impulsion de son chef le capitaine BORNE, s’est imposée par sa manœuvre et son tir à l’ennemi souvent supérieur en nombre. A effectué 268 sorties de guerre depuis le début des hostilités. Nombreux combats : 7 avions allemands abattus et homologués à la date du 7 novembre 1939 ».
«
Digne continuatrice des plus belles traditions de l’Armée Française ».

Ensuite remise des croix de guerre aux pilote de la 3 qui ont pris part au premier combat du début de septembre. Suivent les présentations des pilotes aux personnalités, devant le Curtiss numéro 97. Le président DALADIER est heureux de voir les succès remportés par les Curtiss. Le ministre de l’Air n’est pas heureux : il exulte.

Sur le terrain, causerie familière et sympathique : le commandant de l’Escadrille raconte au général VUILLEMIN les difficultés  qui sont dues à l’état de la piste. Il lui signale qu’un jour précédent plusieurs avions embourbés n’ont pas pu décoller à temps et que les mises en pylônes ne se compteront bientôt plus.

« Vous n’avez qu’à rouler moins vite » lui fut-il répondu. Devant une pareille réponse il n’y a qu’à s’incliner.

Et ensuite champagne. Mais l’ambiance n’y est pas, trop de pilotes de la 4 peuvent croire qu’ils sont lésés ? Il n’en est heureusement rien : leurs citations arriveront d’un moment à l’autre et bien gagnées, nous en avons la promesse.

 L’après-midi, départ de TESSERAUD et de BAPTIZET pour Bourges via REIMS avec deux pilotes de la trois. Nous apprenons le soir qu’ils sont à AUXERRE (qu’allaient-ils faire dans cette galère ?) Et que TESSERAUD y a cassé la voiture (Curtiss numéro 108).

SAMEDI 18 NOVEMBRE 1939

Toujours le même mauvais temps, toujours aucune activité aérienne. Si cependant, puisque TESSERAUD et BAPTIZET rentrent enfin de Bourges.

Quelques péripéties ! TESSERAUD n’a pas trouvé la piste d’Auxerre assez grande. BAPTIZET a eu des ennuis avec une compagnie de l’Air qui ne voulait pas lui donner d’essence à 11 h 30, sous le prétexte que tout le monde était à la soupe. Ce qui l’a profondément écoeuré, c’est de voir que partout ils ont été très bien reçus, sauf à Reims, son ancienne base. Ca, je crois qu’il ne le digèrera jamais.

MERCREDI 22 NOVEMBRE 1939

Je donne la parole à PLUBEAU (toujours lui). Hélas il ne nous racontera pas comment il a foutu un ME par terre. C’est malheureusement presque le contraire qu’il va nous détailler :

« Hélas, oui hélas pour notre pauvre camarade SAILLARD de la 3ème Escadrille, qui a été descendu en plein ciel de France. Il est tombé à côté du pays de Pierre et Julien, j’ai cité Phalsbourg. »

« Quand à moi comment vais-je commencer ? je me gratte la tête !!! Enfin, prenons les choses au début ».

« Le ciel est splendide…Est-ce bon signe ? …Non, ça débute mal; L’avion prêté au sous-lieutenant CUNY ne peut partir,  un joint d’huile a lâché. Le lieutenant DUPERRET, lui aussi, devra rester au sol son avion, le 110, n’a plus d’inhalateur ».

« Deux patrouilles assureront la protection de trois P.631 sur le secteur de Alt-Hornbach-Hinst :

 

Lieutenant VINCOTTE                                   Capitaine BORNE

Adjudant BAPTIZET                                      Adjudant PLUBEAU

Sous-lieutenant GIRARD                                Adjudant TESSERAUD

 

Elles seront renforcées par la 3ème Escadrille.

« La patrouille numéro 2 décolle la première, la numéro 1 est attardée ? La patrouille numéro 2 part seule à Herbevillers, pas de P.631. Le capitaine BORNE emmène la patrouille au point de ralliement. En arrivant vers Sarrebourg je vois des éclatements de D.C.A. que je situe vers Bitche. Au point de ralliement, personne. La D.C.A. allemande tire vers Deux-Ponts. Nous entrons sur le secteur. Le capitaine BORNE signale : « ennemi en vue » et prend de l’altitude pour se placer, TESSERAUD et moi ne voyons rien : Les Boches sont, paraît-il, exactement au-dessus de nous ; nous suivons le capitaine qui serre trop un virage et se met en vrille (deux tours). Nous assurons sa protection pendant qu’il reprend de l’altitude ».

« Les ME qui étaient au-dessus de nous ont disparu ».

« Nous reprenons la tenue de secteur, je vois une patrouille de quatre ME, qui pique au nord de Deux-Ponts. Je la signale par radio. Nos regards fouillent le ciel;  Cela ne nous empêche pas d’être attaqués par trois ME qui viennent de France, dans le soleil et en piqué. L’un d’eux se porte sur le capitaine BORNE, les deux autres sur moi. J’esquive l’attaque; TESSERAUD dégage superbement le capitaine avant que l’allemand pourtant bien près, ait eu le temps de tirer. A son tour TESSERAUD est attaqué; Il se dégage après avoir reçu quatre balles dont une dans le réservoir ».

« Nous nous regroupons (le capitaine et moi) et nous nous rapprochons de la patrouille du lieutenant VINCOTTE. Voyant un ME, seul dans la nature, je pars à l’attaque. Je suis plein moteur, je vais donc assez vite aussi, je suis bien surpris d’entendre le bruit si caractéristique des balles sur mon avion. Pas de doute, j’ai un Fritz dans la queue ».

« Je veux me dégager en virant très brutalement, quand j’entends une forte explosion; je pense avoir été touché au moteur. Je pique à la verticale en faisant un demi-tonneau en pensant que le ME, moins maniable que le Curtiss, ne pourra faire cette manœuvre. Ceci s’est d’ailleurs révélé exact. Je pousse davantage sur le manche. Je pique sur le dos (c’est-à-dire que j’ai dépassé la verticale) le plus longtemps possible. Je redresse assez près du sol, direction de la France. Je m’assure que le feu n’est pas dans l’avion. Au ras du sol j’effectue plusieurs virages pour m’assurer que je ne suis pas suivi. En me retournant, je vois mon plan fixe horizontal assez fortement endommagé, je regarde mes plans, à droite quelques balles, à gauche un gros trou. Dans mon fuselage, devant moi et à gauche, des petits éclats ont traversé ». 

« Je n’ai pas vu l’avion qui m’a attaqué, mais j’ai la conviction d’avoir eu affaire à un ME, équipé de un ou deux canons. C’est la première fois que nous avons affaire à ces engins. Je prends la décision de rentrer, puis je me ravise. Je pense qu’en montant à 7.000 mètres, bien à l’intérieur de la France, j’ai des chances de surprendre les ME ».

« Je commence ma montée au sud de Lemberg, c’est à dire assez loin de chez nous. Quelle n’est pas ma surprise de me trouver, vers 1.600 mètres nez à nez avec six ME, venant du sud.. Je les évite en m’écartant vers l’Ouest, espérant bien les reprendre par l’arrière. Hélas! je ne peux les rejoindre, ils marchent plus vite que moi. Mon avion doit être fortement freiné par les trous d’obus. Il est d’ailleurs un peu décentré? Je n’insiste pas trop, bien que je vois les Fritz travailler sur Bitche. TESSERAUD vient me rejoindre et me fait signe que mon avion est bien endommagé, je m’en doute un peu. Je sens une forte odeur d’essence, mon réservoir arrière se vide rapidement. J’ai bien envie de me poser à Herbevillers. Je crois cependant qu’il est préférable de me poser à Xaffevillers. Dans le cas où mon train ne voudrait pas sortir, mes camarades sauront mieux comprendre qu’il faut organiser du secours. J’arrive au terrain, je baisse mon train, il sort, je suis soulagé. Je me mets face à la piste. Au tour des volets, ça va moins bien. L’un est fou. L’avion pousse fortement et a tendance à se mettre en perte de vitesse; il penche à droite ? Je pique en mettant du moteur. Un aileron ne réponds plus, j’évite les arbres de justesse et me pose normalement ».

«Gros émoi » des mécaniciens qui m’arrêtent avant la bordure de piste. A ma descente, je suis stupéfait en voyant mon avion. Une bonne partie du plan fixe horizontal a disparue : la profondeur ne tient que par miracle, une roue est crevée, neuf balles, dont deux dans un réservoir, trois obus au moins, de nombreux éclats sont dans l’avion.

Un « petit éclat » est dans ma jambe gauche; trois ou quatre petits éclats vers mon œil gauche. Je reviens de loin.

P.S. – TESSERAUD et moi-même avons vu au sud de Pirmasens, dans le ciel, une grande fumée noire verticale : un avion est descendu en feu à cet endroit : il s’agit probablement du ME109 tiré par TESSERAUD.

JEUDI 23 NOVEMBRE 1939

Pas grand chose aux ordres. Un temps superbe pourtant! Et, dès ce matin, le terrain est survolé à très haute altitude par des avions de reconnaissance boches. Le Groupe ordonne des couvertures à priori des abords du terrain. Je fais partie de la première patrouille légère avec BAPTIZET. Décollage vers 10 heures; vers 10 h. 15 à 1.500 mètres, je vois le sillage caractéristique d’un avion volant très haut. BAPTIZET et moi nous fonçons vers le nord.

 La D.C.A de Sarrebourg tire. Mais l’Allemand est encore très haut (7.500 mètres) et il va vite. A Sarrebourg nous ne sommes qu’à 5.600-6.000 et le Boche est encore au mois à 10 Kms devant nous. Nous abandonnons la poursuite et revenons sur le secteur.

A l’atterrissage, BAPTIZET et moi apprenons avec rage qu’au moment  où nous étions vers Sarrebourg en train de poursuivre notre Boche, un  autre est passé à la verticale du terrain, se dirigeant vers le Sud-Ouest.

Et naturellement nous ne l’avons pas vu : c’était pourtant une belle proie en perspective. Nous l’aurions suivi des centaines de kilomètres peut-être mais nous l’aurions eu... à moins que ce qui est arrivé au pauvre PLUBEAU une heure après ne nous soit arrivé aussi.

PLUBEAU donc et le lieutenant GIRARD partent à leur tour, ils sont attirés par la D.C.A. de Sarrebourg sans succès. Enfin, vers Charmes, ils voient unDO .17 qui filait très haut vers l’est. Ils le poursuivent:PLUBEAU se met en position de tir. Malheur ! sur six mitrailleuses, une seule (de  capot) fonctionne,  et pas de balles incendiaires. Il a peut-être tué le mitrailleur ? En tout cas ses armes ne tirent plus. Quant au lieutenant GIRARD il regardait PLUBEAU tirer. Quand PLUBEAU eut terminé son carton. GIRARD s’est rapproché du DO 17 qui, tout de suite, à piqué et il l’a perdu de vue. Journée manquée : PLUBEAU est écoeuré et moi aussi par contre coup.

Décidément ces «six mitrailleuses» sont une source d’ennuis. PLUBEAU réclame à corps et à cris un «4 mitrailleuses» hélas, ils se font de plus en plus rares. TESSERAUD, lui, ne veut pas lâcher son fidèle 74. Il a raison.

VENDREDI 24 NOVEMBRE 1939 

Trois missions de chasse libre et de couverture par un temps peu couvert, mais très froid. Missions au cours desquelles on entre en liaison avec des postes E.R. 40 stationnés sur le front de l’armée. Missions sans aucun résultat, mais qui font plaisir tout de même aux pilotes qui, lorsqu’ils ne volent pas, sont intenables.

LUNDI 27 NOVEMBRE 1939

Nous avons appris hier la nouvelle pénible de la mort du colonel MIOCHE tué en combat aérien vers Stenay. C’était notre commandant d’Escadre, un homme énergique, gonflé un chef. Ses obsèques ont lieu à Reims. Le capitaine BORNE, le lieutenant GUIEU, l’adjudant PLUBEAU et le S.C. CASENOBE ( de la 3) sont partis en voiture de grand matin pour y assister.

MARDI 28 NOVEMBRE 1939

Aujourd’hui, mission urgente dont la préparation à nécessité plusieurs coups de téléphone, accompagner le capitaine ROZANOFF de Strasbourg à Toul.

Il pilote un ME.109 qui s’est posé en parfait état sur le terrain de Strasbourg-Neuhof. Nous devons le trouver à 7 h15. A 7 h 15, il n’y avait pas un seul pilote à l’Escadrille ! Seul le commandant d’Escadrille arpentait la route tandis que deux avions tournaient. (J’avoue que ce sont des plaisanteries que je goûte fort peu, mais j’accepte des excuses).

Beaucoup de pilotes sont mal fichus, d’autres sont absents. TESSERAUD a la grippe : BAPTIZET a une sinusite chronique qui m’inquiète, GIRARD demande qu’on lui pose des ventouses, quant à PLUBEAU il n’est pas rentré de Reims. De la CHAPELLE est en permission et DUPERRET n’est pas encore revenu de Bourges où il est parti mercredi dernier.

Enfin on décolle à 7 h 20 BAPTIZET et moi. Je fais un coup de rase-mottes sur le terrain de Strasbourg ; on attend ROZANOFF un peu à l’Ouest de la ville, il arrive. Son moteur tourne fort ? Je suis presque toujours à 2.500 tours-850 de pression. Bientôt nous arrivons vers Nancy après avoir exécuté quelques passes sur le «Boche», mais BAPTIZET n’aime pas les avions à croix noires même quand ils sont pilotés par des Français.

On fonce sur tout, ROZANOFF en tête, BAPTIZET à droite moi à gauche. On arrive assez bas sur le terrain; il y a un peu de remous! je dégage à gauche sans aucun signe du chef de patrouille qui ne s’occupe pas beaucoup de ses équipiers, BAPTIZET en fait autant à droite. Chandelle classique comme après n’importe quelle dislocation, mais hélas, cette dislocation est un peu particulière. Le chef de Patrouille à la suite d’un tonneau en chandelle plus ou moins «volontaire» (?) se trouve juste devant l’avion de BAPTIZET qui n’en peut mais, et qui est pour le moins surpris. L’hélice de BAPTIZET coupe en deux le ME qui, après quelques tours de vrille sur le dos, s’écrase à 100 mètres de la piste où il prend feu. ROZANOFF a pu heureusement sauter en parachute. BAPTIZET étouffant de colère, et je le comprends, pose son avion à peine endommagé (seule l’hélice a touché). Ses camarades du G.C. 2/5 le calment un peu, tandis qu’on emmène ROZANOFF à l’infirmerie. Il est sérieusement contusionné.

 

 Décembre 1939