DIMANCHE 1er OCTOBRE

C'est l'hiver. Réveil sous la pluie. Journée très calme au terrain, réglage de la butte du 169 à 6 mitrailleuses confiées à l'adjudant PLUBEAU. Il en est fier; mais il a déjà suffisamment plu pour que l'avion s'embourbe dans le trajet de la butte à son box.

LUNDI 2 OCTOBRE 1939

Très mauvais temps. Au cours d'une petite descente au bar, PLUBEAU et de la CHAPELLE sont chaleureusement félicités par le Chef de bord du P 63 de samedi. C'est grâce aux Petits Poucets si ce Potez n'a pas été complètement descendu, car les Boches l'ont laissé partir en feu quand ils ont vu les Curtiss attaquer.

Le Capitaine DUDEZERT du G.R. 2/52, un fantassin observateur a sauté en parachute après avoir reçu quelques débris de balles dans les fesses, le pilote adjudant MERCY n'a pas voulu abandonner les mitrailleurs; il a posé son taxi dans les décors; quelques brûlures mais il s'en sauvera. Quant au pauvre mitrailleur, il avait été tué à la première rafale à son poste.

Beau travail de PLUBEAU le silencieux et de la CHAPELLE "le jeune pilote" qui devra payer à boire pour les éloges que tous les journaux ont fait sur sa conduite il y a une semaine.

Il pleut toujours. Les pilotes passent le temps comme ils peuvent : TESSERAUD, le grand TESSERAUD à " la grande gueule" réfléchit; image vivante du "Penseur de Rodin" il pense à sa 3ème victoire. J'espère que bientôt il nous la racontera lui-même.

MARDI 3 OCTOBRE 1939

Temps couvert ,ce qui ne nous empêche pas de faire 2 missions de couverture de une heure chacune dans le secteur de Bitche (couverture de troupes en mouvement). 8 sorties d'avions. R.A.S.

MERCREDI 4 OCTOBRE I939

La mission de couverture de la veille continue dans les mêmes condition Plafond avec trous à 2.500 mètres. 6 sorties d'avions . R.A.S.

JEUDI 5 OCTOBRE 1939

(visite aux as. Grosse émotion du vieux Birbe sur le retour qui pense à sa Spad 90 de l'autre guerre. A tous mon amitié fidèle. Signé Pierre WEISS, 5 Octobre 1939 ).

A part la visite du Général WEISS dont les pilotes se souviendront (il a laissé un petit cadeau : trois bouteilles de Haut-Sauterne et trois de Château Pontet-Canet), la journée n'a pas été très aéronautique. On ne peut pas en dire autant de la soirée où un dîner est offert en l'honneur du commandant d'Escadrille et de la Médaille militaire de la CHAPELLE. Très réussi.

Voici le menu :

 

Potage Messerschmidt

Huitres fines de Kiel

Saumon du Rhin Français

Poulet à la boche

Petits poids sauce browing

Salade Russo-Allemande

Fromage de cu...rtis

Bombe éfarante

Tarte en pion

V I N S

So???? Du Rhône

Champagne à poil

Alsace au lard

Bourgogne Escargot

Champagne habillé

Cafier

Liqueurs

Zigard

 

    L'ambiance... prévue au menu présida en maîtresse. Quelques histoires racontées avec humour par le futur pilote, l'adjudant GERBET. Quelques chœurs, quelques personnes, qui, ayant un peu trop bu, éprouvaient le besoin de prendre l'air. Enfin tout ce qu'il faut pour se souvenir de cette soirée comme l'une des meilleurs depuis que nous sommes en campagne.

DIMANCHE 8 OCTOBRE 1939

Conditions atmosphériques très mauvaises.

Toute l'activité de l'Escadrille, du point de vue aérien, s'est limité à une mystification de l'aspirant COHEN, qui cache sous une apparence bonhomme et un peu grasse, une pétoche "maison". La veille, l'aspirant COHEN médecin-chef de la compagnie de l'Air, vient demander l'autorisation et l'honneur de monter comme navigateur dans le P. 631 de l'Escadrille qui "devait" partir en mission le dimanche matin "mission" imaginée par quelques plaisantins de la Compagnie de l'Air. Rendez-vous pris sur le terrain pour 6 heures. A 6 heures, le lendemain donc, le lieutenant DUPERRET précise la mission à l'aspirant COHEN. Il ne s'agit que d'aller à Spire, à 8.000 mètres de descendre au-dessus du terrain pour y ameuter la chasse et ramener les ME dans les lignes françaises, où les Curtiss les attendront. Grosse émotion quand on parle au Dr. COHEN de la D.C.A. allemande.

    7 h. 15. Le lieutenant VINCOTTE pilote du Potez, et l'adjudant GERBET, radio, s'habillent; on doit monter très haut; COHEN met quatre gilets chauffants, le masque chauffant et se coiffe d'un casque trop petit placé sur sa tête comme un oeuf sur un coquetier. Essai de l'inhalateur. GIRARD souffle à plusieurs reprises dans le tuyau. COHEN réclame : "encore" pour être bien sûr que le tuyau n'est pas bouché. Tous le monde s'amuse. Seul COHEN est horriblement pâle avec des tremblements dans la voix. C'est que le moteur droit du P. 631 tourne déjà. Dernières recommandations du Dr. HARDEL à son collègue qui s'assoit dans la carlingue et qui s'y installe tant bien que mal. On apporte les chargeurs que l'on place à ses pieds. Enfin le mécanicien SARRET fait signe que le moteur gauche ne veut pas partir. On coupe l'autre moteur. La mission n'aura pas lieu. Tant pis. COHEN ne s'aperçoit de la mystification que lorsqu'il se retrouve seul à la deuxième place du Potez, très embarrassé pour en sortir ... Tout le monde est parti.

MARDI 10 OCTOBRE 1939

Une mission de protection sur Bergzabern-Kandel, protection d'un P-631 du G.R. 2/52. Sur le secteur, calme absolu, et ... pas de Potez malgré un trou important qui lui aurait permis d'exécuter sa mission. Inutile de faire rester 6 chrétiens (lieutenant VINCOTTE,adjudant PLUBEAU, sous-lieutenant GIRARD, sous-lieutenant DUPERRET, adjudant TESSERAUD, sergent de la CHAPELLE à 7000 mètre pendant une demi heure pour ce résultat. Le lieutenant DUPERRET le fait remarquer aigrement à l'atterrissage, d'autant plus   qu'il avait perdu plus ou moins son chef de patrouille. Quant à ce brave TESSERAUD, il a eu le nez creux, ou plutôt non, c'est de son moteur qu'il est question, sentant qu'il n'y aurait pas de bagarre, il a refusé de conduire son maître sur les lignes, et l'a obligé de rentrer avant la patrouille au terrain.

LUNDI 16 OCTOBRE 1939

    Une mission de protection d'un même P-631 du même groupe 2/52 qui devait faire une reconnaissance "en pointe" sur Landau, en entrant dans les lignes entre Bobenthal et Schaïdt (région de Wissembourg). Une patrouille triple est nécessaire avec de savants échelonnements en altitude, ce sont :

Lieutenant VINCOTTE                       Adjudant PLUBEAU

Adj. BAPTIZET à 4.000 m.                Adj. TESSERAUD à 4.500 m.

Capitaine ENGLER                             Capitaine BORNE

 Sous-lieutenant DUPERRET
 Sergent de la CHAPELLE à 5.000 m.
 Sous-lieutenant GIRARD

La troisième patrouille devant arriver sur le secteur dix minutes après le gros.

A l'heure dite, 16 h. 40, le P-631 est aperçu venant du sud à 4.000 m. fier comme un enfant de chœur, perdu dans cette immensité bleu. Le temps est, en effet, superbe. Nous partons tous les 9 à sa poursuite... pour le protéger. Mais il nous distance en montant assez vite et finalement disparaît vers le nord. Quelle belle allure ! ne pouvons-nous nous empêcher de penser en voyant ce Potez filer en ligne droite vers le Nord au travers des pièges que peuvent lui avoir tendu les boches.

En attendant son retour, nous évoluons en patrouille de surveillance. J'ai des ennuis avec les mitrailleuses : aucune ne marche. Pendant que j'essaie de réarmer ... enfin de faire quelque chose, un petit bruit caractéristique me fait lever la tête; je suis encadré par une demi-douzaine de fumées noires : la D.C.A. Ils vont venir; quelle sarabande ! Que vais-je pouvoir faire sans armes. enfin nous verrons bien attendons les. Nous les attendons encore, car, contrairement à leurs chères habitudes ils ne sont pas venus. Néanmoins nous avons eu quelques surprises : le lieutenant DUPERRET a commencé par me chercher à une altitude où je ne me trouvais pas. Il grimpe à une vrille, GIRARD pique à sa suite. Il grimpe et se met en vrille, GIRARD pique à sa suite DUPERRET croit que c'est un boche et le vise... sans tirer.

Là-dessus, GIRARD reste à 2.000 mètres au-dessous de la patrouille la plus basse. En revenant vers le point de ralliement, je vois son avion ne le reconnaît pas et pique sur lui en entraînant mes deux équipiers, enfin je n'insiste pas et nous rentrons tous au terrain et tous en colère : le lieutenant DUPERRET qui ne veut plus être chef de patrouille... on ne sait trop pourquoi. Pour ma part, je passe mes nerfs sur le mécanicien-électricien.

MERCREDI 18 OCTOBRE 1939

Le sympathique lieutenant CHARLES, qui préside aux destinées du 1er Bureau de l'Etat-Major des Forces Terrestres contre avion de la 3ème Armée, dont nous dépendons, vient nous rendre une visite agréable pour lui comme pour nous. Dès l'entrée en matière, nous commandons des bouteilles. A défaut de champagne nous buvons un petit vin blanc genre Saumur. En effet le lieutenant CHARLES vient nous faire part "con-fi-den-tiel-lement" des distinctions remportées par l'Escadrille, notre chère Escadrille. Ces distinctions, disons-le tout de suite, ce sont des citations à l'ordre de l'armée pour PLUBEAU, BAPTIZET, TESSERAUD et de la CHAPELLE et aussi une citation à l'ordre de l'armée pour la 4ème Escadrille, citation à laquelle est lié le nom de notre chef disparu.

JEUDI 19 OCTOBRE 1939

Pas grande activité depuis quelque temps. Les conditions atmosphériques ne sont certes pas bien belles : pluies, orage et encore pluies. Le terrain est détrempé, il en est même presque impraticable. Il n'en est pas moins vrai que depuis trois jours, le 17, le 18, le 19, tout le monde se lève à 5 heures en prévision d'une mission au tout petit jour que nous n'exécuterons jamais. Depuis 15 jours nous n'avons exécuté que deux maigres missions d'où nous sommes tous revenus bredouilles. Il suffit de jeter un coup d'œil en arrière pour s'en apercevoir.

LUNDI 23 OCTOBRE 1939

Journée aéronautique par excellence !! La veille, tard dans la soirée le P.C. est prévenu par message chiffré que sur le terrain de Saverne-Steinbourg à 7 h.30 du matin, il doit y avoir une réunion avec des pilotes du Groupe, le commandant de Groupe etc... Qu'est-ce qu'il se passe. Les bruits les plus fantaisistes courent. D'aucuns parlent du colonel COCHET et avec assurance disent que l'on va fêter ses étoiles; d'autres prétendent que c'est le quatrième galon du capitaine BORNE !... Départ en rechignant à 6 h.20 du terrain. Sont de la partie de plaisir : le lieutenant VINCOTTE, l'adjudant BAPTIZET, l'adjudant PLUBEAU et le sergent de la CHAPELLE. On arrive à Saverne vers 7 h.45 et on rencontre sur la route le colonel COCHET qui lève les bras au ciel en nous voyant arriver en retard. Tout est déjà terminé et on apprend qu'on a raté la visite du Président de la République venu féliciter ses troupes. Personne n'aura entendu dire "Messieurs tous mes vœux vous accompagnent".

On est quitte pour accepter un bon casse-croûte de nos camarades du G.A.O. stationné sur le terrain de Steinbourg (G.A.O. du commandant LEVESQUE).

MERCREDI 25 OCTOBRE 1939

A part ça le temps est toujours aussi épouvantable. Le pauvre terrain est détrempé par toutes ces pluies. Un très mauvais bruit court dans le groupe : peut-être le commandant sera-t-il amené à nous faire changer de terrain, si le temps continue à être aussi mauvais et continue à interdire toute mission. Mais chut ! Il paraît qu'on va nous donner des grilles et que le terrain va être aménagé pour pouvoir être utilisé par tous les temps. Allez ! Tout le monde au travail.

LUNDI 30 OCTOBRE 1939

Journée caractérisée par un événement général, des pilotes. Il y en a deux qui ont compris : le lieutenant GIRARD et de la CHAPELLE qui sont partis à Bourges échanger deux Curtiss contre deux modifiés. Le temps qui était si mauvais et qui avait tout juste permis, entre deux pluies, d'aller chercher quatre avions à Azelot la semaine dernière, s'est mis au beau. Mais la pauvre piste est dans un état déplorable. N'a-t-il pas gelé dans la nuit de dimanche à lundi ?

Enfin on prépare deux missions de protection et de chasse libre, les deux sont décommandées. Tout le monde rouspète, le commandant d'Escadrille en tête. Le cher GERBET réclame à tout casser un P-630 (avec un pilote). L'énervement atteint son comble quand, sur le coup de 2 heures, on voit se promener au-dessus de la piste un JU-86 qui, paraît-il, a lancé deux parachutistes dans les environs. PLUBEAU et BAPTIZET (je ne cite pas tous les noms) veulent courir à leur taxi et poursuivre cet arrogant qui vole à 4.500 mètres. Le commandant d'Escadrille va en voiture à la D.C.A. de Domptail et fait faire un tir... hélas ridicule contre le même JU. Les deux parachutistes que tout le monde recherche et dont tous parlent (une compagnie de chasseurs fait une battue dans le bois  nord de Domptail) ne sont en réalité qu'un millier (ou plusieurs) de tracts qui n'émeuvent personne (un français plonge et essaie en vain de sortir, tandis que l'Anglais, lui, tourne le dos et part en rigolant). Un exemplaire est affiché dans la tente de l'Escadrille.

MARDI 31 OCTOBRE 1939

Belle journée. Le temps est superbe. Deux missions en perspective. Le matin vers midi, protection d'un P-631 sur le secteur de Zweibrücken : 5 patrouilles (dont 3 fournies par la 3) des deux patrouilles de l'Escadrille :

Lieutenant VINCOTTE                       Lieutenant DUPERRET

Adjudant BAPTIZET                          Adjudant PLUBEAU

Capitaine BORNE                              Adjudant TESSERAUD

 

arrivent sur le secteur et créent au sein de la 3ème Escadrille une confusion indescriptible car ils nous ont pris pour des ME. Ces cinq patrouilles évoluent toutes entre 2.000 et 3.500 mètres, croisent dans tous les sens, montent, descendent.

Enfin tout rentre dans l'ordre. Seul le cher BAPTIZET est obligé de rentrer au terrain car ses quatre mitrailleuses ne marchent pas. Il maugrée et ronchonne... je le comprends. Le capitaine BORNE ne nous avait rejoint que sur le secteur : son avion s'était embourbé au départ.

Au début de l'après-midi, nos deux voyageurs (GIRARD et de la CHAPELLE) rentrent de Bourges. Ils ont pris le chemin des écoliers pour rentrer, ce sont posés à Wez-Thuizy où ils ont vu les camarades du G.C.I/4 qui les ont retenus à déjeuner.

Chasse libre sur le secteur du Rhin de 15 h.45 à 16 h.15. Avion d'observation ennemi signalé en bordure du fleuve entre 15 h.30 et 16 h.30 porte le cahier d'ordres aériens. L'adjudant PLUBEAU emmène une patrouille double composée ainsi :

 Adjudant PLUBEAU                  Lieutenant VINCOTTE

 Adjudant TESSERAUD              Adjudant BAPTIZET

 Lieutenant DUPERRET  

Nous remontons vers Haguenau et à 5000 mètres d'altitude nous descendons sur la rive française du Rhin, passons au-dessus de Strasbourg dont nous admirons la flèche de la cathédrale. Nous faisons demi-tour. BAPTIZET me fait signe que ses mitrailleuses ne donnent pas... car il va y avoir bagarre dans quelques minutes.

Je vois un avion de l'autre coté du Rhin. Je cherche PLUBEAU. Il a déjà quitté la patrouille et fonce sur un HE-126, car c'est un HE-126, cet avion d'observation gris bleu qui commence à fuir vers l'est en piquant et en virant. Tout le monde fonce. Quel chassé-croisé infernal qui nous enfonce de plus en plus en Allemagne. PLUBEAU revient à la charge mais le boche se défend comme un beau diable, renversements, virages très serrés, chandelles, tout y passe, entre 0 et 400 mètres, tandis qu'à tour de rôle nous tirons dans toutes les positions. Et la D.C.A. s'est mise de la partie. Jamais nous n'avions vu autant d'éclatements de tous calibres surgir si près de nos avions, et dans tous les sens, à gauche à droite, devant derrière, partout.

Cependant, le HE, se fatigue. Le mitrailleur est déjà tué, on le voit pendre inerte, sur le coté droit de la carlingue. Le pilote touché aussi probablement, pose tant bien que mal son avion dans un pré : PLUBEAU l'y laisse. Rester plus longtemps dans cet enfer deviendrait dangereux. Et nous rentrons calmement au terrain, PLUBEAU a remporté sa troisième victoire, l'Escadrille en est à la dixième. Aucun mal. Si pourtant ! Un éclatement d'obus a endommagé l'hélice de PLUBEAU : une pale à changer. Deux balles dans un plan : une roue crevée ce qui ne l'empêche pas d'atterrir comme un chef. Champagne...

 

 Novembre 1939