15 Avril 1940 - Retour du groupe à XAFFEVILLIERS.

 

18 Avril 1940 - est un jour de pluie, comme les autres. Le sol se détrempe de plus en plus… Le ciel est toujours aussi morne depuis que nous sommes ici …

ici c’est XAFFEVILLIERS … un temps de cochon. Nous avons retrouvé la boutique en place …

Mais revenons en arrière. 

 

MARIGNANE et la lumière ! ... J'avais quitté tout cela pour pousser une pointe de l'autre côté de la Méditerranée, ce qui m'avait privé de bien des joies, d'après ce que je viens de lire, et je revenais au groupe. Débarquant à MARSEILLE je tombe sur le branle-bas du départ. Juste le temps de faire mes cantines, et rendez-vous au VENTOUX. J'y retrouve le Groupe presque au complet et une nuée de nouveaux venus. Excellente atmosphère et joie de retrouver le groupe qui vous fait oublier l'excellence d'une permission.

Enfin le départ est fixé au lendemain dans la matinée. Même pas le temps de dire au revoir – à MARSEILLE .....

Nous avons pourtant dit – au revoir – à MARSEILLE pendant 3 jours et 3 nuits rapport au mauvais temps.

Et le dimanche 7 avril départ du groupe au grand complet. Une armada, frémissante d'ardeurs inconnues, remonte vers le Nord et son Chef est obligé de livrer bataille aux autorités territoriales pour partir.

Voyage sans histoire jusqu'au AZELOT, ASELOT est un petit paradis tout près de NANCY et nous faisons déjà  moult projets de descente à LUNEVILLE.

Installations ou plutôt début d'installations dans tous les coins quand arrive l'ordre de déménager.

Trois fois zèbre pour la mission que nous devions faire, ce qui nous empêche pas d'aller atterrir «  chez nous «  à XAFEVILLIERS.

... nous n'avons disais-je retrouvé la boutique en place et repris des habitudes sylvestres. Notre tente est un peu plus coquette et notre cantonnement, maintenant à SAINT PIERREMONT, plus confortable. Tout ceci en attendant le desserement promis depuis longtemps. Les Officiers de l'Escadrille, à part un solitaire, habitent une charmante maisonnette, les pilotes et les mécanos dorment dans des draps bourgeois et les soldats logent dans de bonnes chambres que le lieutenant GUILLOU s'est dépensé pour leur aménager.

Alerte une matinée et une après-midi sur deux, dans l'attente de notre première mission.


                                                                    CUNY -

 

20 avril 1940 – Un événement sensationnel aujourd'hui ! Le grand CRUCHANT est ressuscité !- Les patrouilles sont rentrées de leur mission de protection à 11 H 30. Le vieux Diable rusé n'est pas revenu au terrain. On l'a vu se jeter sur un ME 109..

il y en avait 7 au-dessus de nous, à 9.000, qui nous manoeuvraient comme ils le voulaient, tant leur vitesse était grande. Pas mal ont été touchés : le sous-Lieutenant RUBIN a reçu le baptême du feu. CASENOBE s'est posé train rentré sur le terrain, avec un obus sous le fuselage, à l'aplomb du bord de fuite, qui lui a pulvérisé la batterie, sectionné un aileron et coupé la direction ... De CRUCHANT on n'a plus distingué l'instant d'après, qu'un panache de fumée ...

On a vécu à l'Escadrille des heures lourdes, jusqu'à 15 H 30. Un coup de téléphone, il est tombé dans le « Noman's land », près de BLIESBRUCK et a franchi la BLIES à la nage .. !! ... Quels cris ont alors retenti dans les bois de l'Escadrille. Un rush immédiat vers la tente, pour avoir des nouvelles. VILLEY arrive : « Je prends ce soir, une de ces bitures ...! «  - «  Il va nous arroser ça, ce grand, et il s'en souviendra ... «  - Bientôt d'autres nouvelles. Il est blessé et a été recueilli par un Corps franc qui a récupéré le matériel et f... le feu à l'avion.
 

VILLEY : "  J'aime mieux le savoir blessé et à l'Hôpital que prisonnier chez les boches. Ils lui auraient peut être coupé son bouc ... ! "

Enfin, c'est une véritable résurrection.

16 H 40 : Interrompu par l'arrivée du Général COCHET, Commandant les F .A.V. Et des pilotes du Groupe venus apporter leur témoignage de vive satisfaction ... On a bu un premier pot ... à la bière, tant se fait chaud.

            Des nouvelles complémentaires émanant du Groupement 22. Il a une blessure à la mâchoire, une autre à la jambe.... " Tant pis pour le bouc ! On aime encore mieux le savoir un peu blessé et chez nous.

            Nous savons aussi que  dix minutes après l'abandon du taxi les boches étaient sur les lieux !

            CRUCHANT viendra bientôt ici, je l'espère, raconter son équipée et le Journal de l'Antre et ce journal de marche recevront l'écho de nos diaboliques libations.

                                                           GUIEU

22 avril 1940 – Nous sommes allés en nombre rendre visite à CRUCHANT qui est à NANCY dans une ambulance chirurgicale d'Armée. Quelle joie de revoir notre vieux Diable...!

Il est un peu changé d'ailleurs. Son menton a dégusté un bon bout de " pare brise " (collimateur), le maxillaire inférieur est fracturé ainsi que le tibia gauche qui a été tassé au-dessus du genou. Mais on le sortira de là et il en réchappera.

            Une véritable odyssée que son aventure.

            Sauf erreur et si ma mémoire est bonne, voici les faits ... : Je les raconte ici moi-même, puisque nous ne le reverrons que dans 2 ou 3 mois à l'Escadrille ... -

            En attaquant un Fritz qui l'ennuyait, CRUCHANT a été tiré par un autre, ¾ avant sans doute. Un obus dans le réservoir d'huile et un peu autour ... Moteur stoppé.Un vieux piqué de derrière les fagots pour s'en tirer. " Je manque d'encadrer la planète et je me retrouve à 4 ou 500 m – 220 au badin – quelques petits prés, des bois.

Je choisis l'un deux (un pré bien entendu). Je fais une bêtise, je cherche à sortir le train, mais n'y parviens qu'à moitié et ne puis le rentrer ... - Devant moi un rideau de peupliers. Si je les saute je m'écrase derrière, alors je vise bien entre deux d'entre eux. Les plans les coupent proprement, ils étaient cependant gros comme ça (15 cm !) Je fais 180° et au lieu de me protéger le visage, je crois que je puis encore piloter mon avion. Mais il bascule à gauche et c'est là que j'ai été blessé.

Il était onze heures.

            Je parviens à sortir de l'avion et je veux revenir pour l'incendier, mais ma jambe me manque et je dois rester couché par terre. Tout près, une auberge, au-dessus écrit "  Bière de Champigneulles "  Volets baissés, aucun signe de vie. Mais ça sent mauvais. Je reste sans bouger jusqu'à midi moins le quart. 2 lièvres sont venus auprès de moi, si Sébastien avait été là ! et puis une pie et puis un chien, je ne l'ai pas sifflé bien sur. Et alors ... et je ne raconte pas d'histoires, une patrouille de fridolins qui se sont arrêtés à 20 mètres de moi. Je me suis dit : cette fois-ci, tu y es ..., je les avais à zéro ! A ce moment 2 : 75 ont sifflé et sont venus tomber à 200 m de là. Ils se sont planqués. Moi je m'étais caché comme j'avais pu sous le feuillage ... et puis ils ont fichu le camp.
 

            5 minutes après, un Lieutenant Français, avec un Fusil mitrailleur est arrivé, puis 2 caporaux. J'avais quitté ma combinaison, je voulais prendre mon Diable et puis j'ai oublié. Je leur ai dit d'aller le rechercher s'ils le voulaient.Ils pourraient le garder en souvenir. Le Lieutenant MARC (88e B.C.P.) voulait récupérer les mitrailleuses ... je lui ai dit qu'il ne fallait pas y compter, il a mis deux grenades dans le taxi ... Il y avait sous mon coussin mon pétoire avec 10 carttouches, il y est resté . Alors on est parti, je ne pouvais que me traîner, ils m'ont à moitié porté, tiré, on a traversé des tas de caniveaux, il y avait des balles qui venaient gicler à côté dans le BLIES.

            Je gueulais de douleur quand mon pied se retournait.

            A 3 heures (!)on est arrivé au petit poste. Ils ont téléphoné tout de suite.

J'ai passé toute la journée là. Ils ont été épatants pour moi, m'ont déshabillé, car j'étais trempé, enveloppé dans des couvertures. Je suis parti sur un brancard, le soir à 9 heures et je suis ici depuis ce matin à 7 heures ... J'ai fait 7 ambulances. Ici on est très bon pour moi, tout le monde est gentil ... "

            Pauvre Grand CRUCHANT, il l'a échappé belle ... Ce que je retiens de son aventure, c'est, au fond, sa chance, son cran, son endurance admirable et puis la très chic conduite du Lieutenant MARC et de son équipe auxquels l'Escadrille va faire parvenir une caisse de champagne ... Nous lui devons une fière chandelle ...

            Nous aimerions tous les fêter jusqu'à plus soif. - GUIEU -

           

23 Avril 1940 – La vie continue par un temps merveilleux depuis le 20. Brusque éclosion du printemps. Des fleurs de la verdure, des bourgeons, des tendres feuilles partout ... et chaque jour la bonne petite mission de protection ... sans histoires depuis la dernière aventure - PIRMASENS – DEUX-PONTS – BUNDENTHAL – STRASBOURG -

quel temps "  pourri "  !!

 

            L'aventure de NORVEGE qui n'avait pas eu encore son écho dans ce cahier, nous avait valu la suppression des permissions. Après une bonne bagarre navale, de nombreuses missions de la R.A.F. sur les aérodromes scandinaves occupés par la Luftwaffe, le débarquement des troupes britanniques, puis française en NORVEGE.

on semble respirer un peu ... L'autorité bienveillante rétablit les permissions.

            Et je connais un certain Commandant d'Escadrille qui ira bientôt passer le commandement de la maison au Lieutenant CUNY et à ses valeureux seconds....

            Je n'ai pas signalé la prise d'armes émouvante qui a eu lieu le 30 Mars à MARIGNANE : la croix de Guerre avec palme a été remise au Commandant SAILLARD, père du jeune héros modeste tombé le 22 Novembre. L'escadrille a ensuite eu l'honneur de recevoir le Commandant et Madame SAILLARD et toute la très belle famille dont notre chère marraine est la perle incontestée ....

L'attitude des nouveaux arrivés à l'Escadrille est pleine d'une pétulance et d'une impatience, égales manifestations de leur jeunesse et de leur inexpérience.

            BLANC (3 000 H. de vol) TIXIER (2400 à 28 ans) GERARD, RUBIN ... même GUILLOU et CUNY qui se laissent " contagionner ", sans parler de CARRERE. DIETRICH and C° m'ennuient quotidiennement pour voler Et c'est un de mes plus graves soucis que d'équilibrer le nombre des missions avec un esprit de justice et d'impartialité ...

Ils me feront vieillir précocement ... ! Je m'arrête ici pour permettre à une âme bien inattentionnée, puisque saillie sur ma vieillesse précoce. 

 

Mai 1940