1er Juin 1940 – Nous montons de bonne heure au terrain pour l’alerte. Aujourd’hui ce sont BLANC, CARRERE et COISNEAU qui sont les pigeons. Ils décollent en couverture du terrain – R.A.S.

Dans la matinée on nous demande une protection sur le Canal de l’Aisne et l’Oise. Nous sommes neuf pour ce travail, mais il n’y a pas de plafond et le Capitaine note « Mission interrompue et demi-tour à EPERNAY, le plafond étant à 1000 m et continuant à s’abaisser inexorablement ». Ce qu’il ne dit pas, c’est que le Potez insistait  stupidement pour continuer.

Dans l’après-midi et bien que le plafond soit le même, protection sur le secteur de RETHEL . Nous sommes en protection de la 4 qui emmène le dispositif. Le Capitaine note « Mission foutoire » à la suite de la 4, près de l’Aisne, dans la pluie et la brume et sous un plafond de 1000 mètres.

 

2 Juin 1940 – Le Caporal TRUHLAR convoie le 103 à AUXERRE pour changement de moteur PAULHAN part pour un voyage bien pénible, son frère a été descendu en France et il part, sans avoir exactement où, à la recherche de son groupe pour obtenir des détails.

Dans la soirée nous partons recueillir sur NEUFCHATEL s/AISNE Arfeld un Potez protégé par la 4. CASENOBE emmène le dispositif avec GUILLOU comme équipier, les autres patrouilles, sont GERARD , CARRERE, BLANC , RUBIN et moi-même. Les observations de CASENOBE se suffisent pour exprimer notre désordre. « Mission ridicule tous points de vue – d’abord recueil d’un Potez 63 à 2500 mètres au dessus de NEUFCHATEL alors que le plafond est à 800 m, néanmoins j’effectue la mission durant 15 minutes au dessous du plafond. Ne voyant pas le Potez je prends la direction de REIMS et reprends de l’altitude en traversant les nuages, arrivé au dessus je tourne en rond attendant vainement le restant des patrouilles. Je pousse une pointe en direction de NEUFCHATEL n’apercevant ni le Potez,  ni les Curtiss de la 4. Je rentre seul.

Il est un principe strict à respecter. – Suivre le chef de patrouille comme son ombre, où il n’y a pas de travail possible » - Je crois que CASENOBE n’était pas très content.

Dans la soirée, CASENOBE, BLA NC, RUBIN font une couverture du terrain a priori – R.A.S.

 

3 Juin1940 – le Capitaine GUIEU emmène un dispositif en protection sur le canal de l’Oise à l’Alane. 3 patrouilles simples, Capitaine GUIEU, BLANC , TRUHLAR, CASENOBE, GUILLOU, CARRERE,  PAULHAN, GERARD , COISNEAU. « Mission exécutée dans de bonnes conditions. Aucune manifestation ennemie. Bon retour, les patrouilles restent en couverture du terrain, des centaines d’avions de bombardement étaient signalés se dirigeant sur Paris. Rien vu, ils sont passés plus au Nord au moment où notre mission se terminait et ont bombardé l’agglomération parisienne nous dit le Capitaine.

 

4 Juin 1940 – Une protection sur le secteur de l’Aisne W 2 3 patrouilles simples ennemies par le Capitaine GUIEU pour protéger 2 Potez. Cne GUIEU, BLANC, TRUHLAR,  CASENOBE, RUBIN, COISNEAU, PAULHAN, GERARD, GUILLOU. « La mission se déroule sans histoire. Protection de 2 potez, l’un faisant de la photo verticale, l’autre une reconnaissance à vue. En fin de mission ce dernier juge utile de se mettre à la traîne, cependant que le premier fonce au contraire tel un dard vers son terrain. Je protège ce dernier jusqu’à perte de vue. Retour au terrain. Le Potez n° 2 n’est pas rentré. Il rentre avec ¾ d’heure de retard… Il s’est perdu après avoir franchi l’Aisne vers NEUFCHATEL, derrière moi… Sans commentaires.

Tenue satisfaisante des patrouilles. Bon fonctionnement de la radio.

En fin de soirée décolage de la patrouille d’alerte : CASENOBE, GERARD, COISNEAU – R.A.S.

 

5 Juin 1940 – A 7 heures décollent 3 patrouilles pour une destruction sur le canal de l’Oise à l’Aisne. Cne GUIEU, BLANC, TRUHLAR, CASENOBE, GUILLON, COIS NEAU, PAULHAN, RUBIN, GERARD. Voilà d’aileurs ce qu’il en est résulté : quelques éclatements de la D.C.A . , voici un DO 215 se promenant dans ses lignes vers 2500 m. Attaqué peu après par la patrouille basse, son mitrailleur trouve le moyen de mettre à 250 m 3 balles dans le chef de patrouille (l’avion du dit) qui doit arrêter son attaque suivie du sous-lieutenant BLANC et de TRUHLAR lequel avec 3 armes enrayées, rentre au terrain et rencontre, vers CHATEAU THIERRY, 3 DO 17 rentrant chez eux - ! Vu aussi un HENSCHEL 126 au moment de la rupture du combat. CASENOBE verra deux autres DO 17, presque au même moment, se partagera entre le désir de les attaquer et celui de poursuivre le premier et, finalement agira tel l’âne de Burldan… Cependant que COISNEAU , avec une hélice au petit pas, se vadrouille inconsidéremment sous le dispositif mission ou peut-être trop de cohésion a nui à la réussite de l’attaque. Le dernier aurait dû être descendu.

Avant cette mission, la patrouille CASENOBE, GERARD et moi-même avait décollé sur alerte en couverture du terrain. R.A.S.

Nous partons en protection d’un Potez, la 4 est Escadrille Guide – Secteur ANIZY – le CHATEAU,  CHAONNE, Capitaine GUIEU, BLANC, TRUHLAR, CASENOBE, GUILLOU, TREMELO,  PAULHAN, RUBIN, GERARD . « La 3 doit se tenir en permanence à la troite de la 4 qui aligne 3 patrouilles dans le coup. Mais vers LAON, le chef de patrouille de la 4, sans doute trompé par un crochet du Potez, oblique au Sud, cependant que notre pigeon pique vers le Nord. J’emmène les patrouilles de la 3 vers lui, cependant que nous perdons de vue la 4 au Sud de l’Aisne. Puis nous revenons mettre le Potez sous les ailes des petits poussets. Arrivée sur les lignes à 14 H 50. R.A.S. Vers 15 heures TRUHLAR apperçoit un Henschel 126 vers 3000 m au sud de LAON, il l’attaque seul (il méritera une bonne engueulade pour cette entorse à la discipline de patrouille) A sa 1ère rafale, le ½ train gauche pend. Le pilote vomit de son avion sur un champ, sur l’aile gauche juste au Nord de CREY. Il rentre en rase mottes. Retour sans encombre du reste de l’Escadrille.

 

6 Juin 1940 – Sérieux accrochage aujourd’hui – 2 patrouilles simples décollent pour une couverture des ponts de l’Aisne de FONTENAY à VAILLY composée de :

Capitaine GUIEU, BLANC , TRUHLAR , PAULHAN, GUILLOU, RUBIN. Voici comment le Capitaine voit la chose. « Décollage 6 heures 30 – 7 heures, 20 Henschel 126 battent le secteur du canal et ennuient nos troupes. PAULHAN attaque le premier celui de droite, ainsi que GUILLOU plein AR, très près, alors que j’aurais désiré une attaque simultané sur les deux boches. J’attaque le même avec ma patrouille. Une passe rapide à bout portant, en rase mottes. Mitrailleur tué, l’avion fume, mais continue à voler, PAULHAN reprend et ne le lachera qu’à sa chute en flammes près de FOURDRAIN.
 

Les équipiers de PAULHAN l’ont perdu de vue. GUILLOU attaque à 23 00 m le Henschel, suivi de TRUHLAR ( !), cependant que RUBIN rentre en panne électrique et que suivi de BLANC , je rentre aussi abondamment seringué par les armes de petit calibre des boches : je reçois une balle et BLANC 3 (réservoir fuselage percé. 1 cylindre aussi). Retrouvons PAULHAN sur SOISSONS.

Retour sur le secteur que nous tenons à 3 jusqu’à 7 heures 45.  Au moment d’en partir PAULHAN bat des plans et nous dirige vers VILLERS COTTERETS, à la rencontre de 2 ME 109 rentrant chez eux. On leur coupe la retraite, mais ils nous mènent vers un paquet de 5 + 3 autres. PAULHAN attaque – nous suivons mais nous n’avons pas de résultats, car nous avons toujours un boche dans la queue au moment d’en attaquer un autre. Je perds PAULHAN de vue,  puis le sous-lieutenant BLANC. Je stoppe le combat, en piquant à la verticale et rentre en rase mottes. Le sous-lieutenant BLANC en fera de même et verra un Curtiss, sans doute moi, poursuivi près du sol par 3 ME 109. Il peut s’approcher de l’un d’eux qu’il seringue à 20 m . Il voit le boche amorcer un lent virage à droite pendant le  el il tire encore, puis il l’abandonne, fait face aux deux autres qui ont fait demi tour. Il a très vraisemblablement descendu son ME 109 dans la région de la FERTE MILON…Cependant que PAULHAN bagarre seul  contre 4 ME 109 descend très certainement l’un d’eux (dires des braves gens du sol qui l’ont vu disparaître en piqué derrière un bois), mais lui-même abondamment seringué et à moitié désemparé se vomit dans un champ près de COCHERET, 40 secondes après que les autres l’aient abandonné. PAULHAN indemne.

En définitive, malgré quelques cornards, du bon travail.

Je n’ai pas grand chose à rajouter, à ce récit, un incident mécanique fût la cause du seringage excessif que j’ai subi (pas d’hélice suatée) pendant 15 bonnes minutes mon pauvre moulin a dégusté du 2.500, il vibrait terriblement aussi vous devinez ma joie lorsque les ME 109 faisaient des passes, mais ne tiraient plus ils avaient épuisés leurs munitions – Je commençais à respirer et prendre le cap du terrain en rase mottes, le moteur me planque, j’évite de justesse de grands arbres et zou dans un champ.

-PAULHAN-

 

Dans l’après-midi on nous donne une 2ème mission qui sera  exécutée   par une patrouille double : Commandant ROZANOFF, sous-Lieutenant BLANC, Sous-Lieutenant TREMELO, Sergent-Chef CASENOBE, Sergent CARRERE, Sergent COISNEAU. Protection d’un Potez sur le secteur de CHAVIGNY, ce potez doit faire une mission de reconnaissance à VUE.

Voici d’après le Commandant ROZANOFF la critique de la mission :

Le Potez tient mal sa place, puis pique en mettant les gaz brutalement. Le dispositif s’étire, puis je perds finalement le Potez de vue. C’est alors qu’un Henschel vient se placer( dans nos pattes. La patrouille supérieure s’en occupe aussitôt, tandis que je continue la mission (protection sur zone).

Regroupement avec la patrouille haute vers FISNES. Retour au point de ralliement où nous retrouvons comme par hasard le Potez ».

L’intermède du Henschel fut vraiment grotesque. Ce brave taxi venait tranquillement sur nous sans doute sans nous voir, il vint ainsi jusqu’à 100 m de nous à hauteur du patrouille guide. Nous voyant alors, il pique en faisant un virage à droite passant juste devant le Commandant ROZANOFF peut être à 50 m. Je n’ai encore jamais vu un Henschel d’aussi près. Le Commandant doit dégager à droite pour ne pas l’encadrer et je le suis sans avoir pu tirer, car il était entre moi et l’Henschel.

Celui-ci pris ensuite à parti par la patrouille de CASENOBE a eu du plomb dans l’aile en particulier le mitrailleur n’était plus bavard du tout. Est-il rentré chez lui ? Nous ne le saurons jamais, mais en tout cas l’avion et l’équipage ne sont pas prêts pour repartir aussitôt en mission. Une victoire peut être qui ne sera jamais comptée et même jamais réclamée.

 

7 Juin 1940 – Journée de deuil – Le Capitaine n’est pas rentré :

            4 heures du matin, nous montons pour l’alerte. Un Potez 63 vient poser sur le terrain. Il doit aller faire une reconnaissance à vue sur un triangle de routes au NE de SOISSONS et nous allons partir en protection à 6 : Capitaine GUIEU – Sous-Lieutenant RUBIN – Sergent TRUHLAR,  Adjudant PAULHAN, sous-Lieutenant GERARD, Sous-Lieutenant TREMELO. Le combat fut dur ce jour là voici le compte-rendu qu’en a fait le sous-Lieutenant RUBIN :

            Décollage à 5 heures 30. Nous arrivons sur les lignes à 6 heures. Un petit village brûlé dégageant une fumée noire et compacte. Un DO 17 passe sous nous rentrant dans ses lignes. Nous en apercevons un autre qui se dirige vers SOISSONS, et aussi un certain nombre de petits points noirs suspects qui se dirige vers le Soleil. Le Potez commence sa mission. Nous sommes attaqués alors par les ME 109, qui sont répartis en deux groupes, un à notre droite, un à notre gauche. Sous le nombre, les patrouilles sont dissociées. Les ME sont au total 20 ou 25,  nous 6. Le Potez continue seul sa mission. Il rentrera cependant après avoir essuyé le feu des 3 ME. Pour nous le combat est dur. Je suis isolé du Capitaine, me trouve seul avec 6 ME 109. Je cherche refuge sous la fumée qui aura été providentielle pour beaucoup. Je ne suis suivi que par 2 ME qui acceptent le combat tournoyant. Je vois les impacts des incendiaires sur l’habitacle du premier.

 

Plus de réactions de celui-ci qui pique vers le sol, qui est une forêt de VILLERS-COTTERET. Je l’avais tiré de plusieurs rafales, plein arrière et la dernière légèrement par –dessus. Le second se rapproche, nous engageons un combat tournoyant durant lequel je le tire une fois plein travers de très près par l’arrière. Il dégage soudain très brusquement en accélérant et rentre dans ses lignes sans que je puisse le suivre. Je pars en rase mottes au point de ralliement où je retrouve GERARD. Nous revenons au terrain ensemble. Le Capitaine s’étant dégagé des ME 109 et ayant retrouvé TRUHLAR, de leur côté attaquent le DO 17 et le voient fumer. Ils sont alors rejoints par les ME 109. Nouveau combat. TRUHLAR doit abandonner le Capitaine et sera poursuivi jusqu’à REIMS par 3 ME. Du Capitaine nous n’aurons plus de nouvelles , si ce n’est la déclaration du mitrailleur du P 63 suivant la quelle celui-ci aurait vu un Curtiss s’écraser au sol, en même temps qu’un ME 110 qui n’est certainement autre que le DO 17. La patrouille de PAULHAN attaque celle des ME 109 qui a tourné le dispositif par la droite et se prépare à tirer la patrouille du Capitaine. PAULHAN et le sous-Lieutenant TREMELO prennent en chasse 5 ME 109. L’un de ceux-ci tiré plein arrière part en piqué en fumant fortement. GERARD s’attaque à 2 ME 109 et obtient un même résultat sur l’un d’eux. Ils dégagent les uns et les autres en piquant dans la fumée, mais le Lieutenant GERARD a perdu PAULHAN. Il se rend au point de ralliement PAUHLAN rentre avec le sous-Lieutenant TREMELO. Le combat commencé au NE de SOISSONS se termine au Sud de cette ville. Il nous a coûté très cher puisqu’il a enlevé à l’Escadrille son Chef, celui que chacun aimait et estimait.

 

Ce combat qui a duré 10 à 15 minutes environ a été en réalité composé de 4 combats simultanés menés de haut en bas par GERARD seul, puis PAULHAN, TREMELO, puis RUBIN et enfin le Capitaine et TRUHLAR. Il s’est engagé dès notre arrivée sur les lignes, car nous avons trouvé la chasse allemande déjà en l’air, peut-être en protection des DO 17, peut-être en chasse libre.
 

A celle-ci d’ailleurs se sont ajoutées d’autres patrouilles qui ont décollé à notre arrivée, quelques secondes avant le combat l’ennemi se présentait sous la forme d’une patrouille légère triple au-dessus de nous et au S.W une patrouille triple (8) qui montait dans le soleil pour nous prendre à revers et enfin un nombre indéterminé de ME qui étant à l’étage inférieur ont attaqué la patrouille du Capitaine. Nous avions eu juste le temps d’apercevoir le début de cet engagement lorsqu’il nous a fallu faire face aux ME qui venaient derrière nous dans le soleil. Le premier GERARD fait demi tour et fait face à 2 ME qui nous piquaient dessus. Ceux ci contrariés dans leur attaque tirent plein avant sur GERARD qui voit les traçantes passer à 15 à 20 m. au-dessus de lui. Les laissant passer, il se met dans leur queue par un virage. Il peut ainsi en suivre un dès que l’autre disparaît. Celui qu’il tient bien il ne le lâchera que lorsque il l’aura vu aller se mettre à l’ombre des grands arbres dans la forêt de MINON. Mais cette poursuite l’a entraîné à l’intérieur des lignes nazies et il revient seul au lieu de l’engagement où il ne trouve plus personne. Il rentre donc au terrain seul, moi je suis PAULHAN. Celui-ci fait 150° pour faire face à 5 ME qui piquaient, à peu près à notre altitude, vers la patrouille du Capitaine. Ils ne nous attaquent pas de face et préfèrent viser de 90° vers le W. Si bien que nous sommes dans leur queue. PAULHAN en tire un de très près. Moi, j’en tire un aussi plein arrière, sans correction, mais je suis un peu loin de lui et j’ai peu d’espoir. Ils vont très vite, on ne peut pas les rattraper. J’ai le plaisir de voir le ME de PAULHAN qui cabre l’hélice au ralenti, chancelle un peu et passe enfin sur le dos pour piquer en fumant. Je crois que celui-là a compris, il va aller donner de nos nouvelles à nos Biffains qui sont en bas.

Malheureusement nous n’avons pas le loisir d’admirer un joli piqué, car nous apercevons, piquant à la verticale vers la fumée un Curtiss ayant un ME dans sa queue. Aussitôt nous piquons vers eux, plein gaz, le moteur ne doit pas être loin de 3000 tours. Mais ils sont bien bas en-dessous de nous et disparaissent dans ce fameux nuage de fumée qui s’élève de VENIZEL ? Nous y disparaissons aussi et lorsque nous émergeons au-dessous, nous ne voyons plus rien. Sous ce rideau c’est le calme complet, pas un seul Curtiss, pas un seul ME. Nous ne sommes pourtant pas sûr de ne pas avoir été suivi et nous filons vers le SW au ras de la fumée en louvoyant comme des forcenés. Lorsque nous sommes à peu près sûrs d’être seuls, nous reprenons de l’altitude et nous revenons tous deux plein E en passant un peu au Sud de SOISSONS pour voir s’il n’y aurait pas quelque Curtiss engagé que nous pourrions secourir. Mais nous ne voyons rien bien que nous ayons du passer vers REIMS à peu près au moment où TRUHLAR y passait lui aussi suivi de ses 3 ME.

La rentrée au terrain se fait ainsi, 2 puis 2 puis 1. Il manque un avion, lorsque nous sommes réunis à la route nous nous apercevons que c’est le Capitaine. Nous allons sûrement le voir rentrer d’un moment à l’autre. Quelques Curtiss de la 4 rentrant isolément, nous causant à chaque fois une fausse joie. Bientôt nous devons nous rendre à l’évidence. Le Capitaine ne peut plus rentrer. Nous ne savons absolument rien de lui. Seul TRUHLAR pourrait savoir quelque chose, mais il a du l’abandonner dans le combat, il nous faut attendre, hanté par la vision de ce Curtiss qui piquait ayant un ME dans la queue. C’était sûrement le Capitaine et nous sommes arrivés trop tard pour lui porter secours. Bientôt nous apprendrons que le mitrailleur du P 63 a vu un Curtiss percuter au sol en flammes. Le Capitaine était-il encore dedans, personne n’a vu de parachute, peut être était-il déjà blessé ou tué. Nous ne pouvons rien savoir et nous ne pourrons rien savoir, car ce coin de FRANCE qui nous appartient encore en ce moment va passer aux mains de l’ennemi. Il est difficile de décrire la consternation de tous, l’agitation de CASENOBE qui regrette de n’avoir pas été dans ce combat, il est juste d’ailleurs que sa présence aurait sans doute changé bien des choses et que les nazis auraient été sérieusement dégroupés.

Mais il est trop tard maintenant et nous ne pouvons que déplorer la perte de notre Capitaine, car malgré l’espoir qui reste toujours, nous ne nous faisons pas trop d’illusions.

            L’Escadrille flotte, est abattue, c’est vraiment cher pour nous, l’idée de le venger n’arrive pas vraiment à nous remettre sur pied il manque, il nous manque à tous beaucoup trop pour que nous puissions vivre normalement.

            L’Escadrille est boiteuse, elle est invalide et il lui fait une longue convalescence. On ne reprendra pas le travail avec le même entrain, la même homogénéité. Le Chef d’Escadrille représente bien la moitié de l’Escadrille, surtout dans le cas du Capitaine GUIEU qui était aimé de tous, des plus vieux aux plus jeunes.

 

8 Juin 1940 – Le Lieutenant GIRARD prend le Commandement de l’Escadrille

 

            Je suis certes heureux et fier de la mission qu’a bien voulu me confier le Commandant de Groupe.

            Heureux ?

            N’y a t-il pas bientôt un an, dont neuf mois de Guerre, que second de l’Escadrille des « Petits Poucets » une collaboration de tous les jours avec les « Diables » m’a appris à les connaître et à les aimer.

            Fier ?

            Qui ne serait heureux de commander une aussi belle phalange ? Escadrille du premier groupe de chasse de FRANCE !

            Hélas ! Ma peine aussi est grande, il faut que ce soit à la disparition glorieuse du Capitaine GUIEU que je doive cet honneur. Il ne m’appartient pas et il serait superflu de faire son éloge aux « Diables Rouges ». Cependant, je croirais manquer au plus pieux des devoirs en ne disant pas combien vous fûtes un bel et noble Officier, mon Capitaine ! Et combien chacun vous aimait et vous estimait, Et combien nous admirions votre audace et votre témérité.

            Vous avez disparu glorieusement comme vous avez vécu : EN FAISANT FACE !!

            DIABLES ! ….. Puissiez vous garder toujours en votre cœur le souvenir de votre premier Chef ! Et que son exemple reste longtemps en votre esprit !

ORCONTE - LE 8 JUIN 40  -  GIRARD

9 Juin 1940Destruction de bombardiers sur le Secteur NEUFCHATEL – ATTIGNY

 

            A l’étage inférieur la 4e Escadrille est chargée de la destruction.

                                                           BLANC         PAULHAN    CASENOBE

Les 3 patrouilles de la 3                       GIRARD        GERARD       RUBIN                     

                                                           TREMELO    TRUHLAR

doivent assurer la protection de la 4e Escadrille.

 Il est bien entendu que nous ne devons nous engager qu'au cas où la 4 serait attaquée par des chasseurs ennemis et en aucun cas contre les bombardiers.

       Arrivés sur le Secteur nous apercevons à BERRY au BAC, 9 bombardiers rentrant en bochie, pris aussitôt en chasse par la 4.

 Nous assistons alors à une scène inouïe ! Au lieu de rentrer chez eux, ils font 1/2 tour et avec toute la 1ère Escadrille au cul, ils nous font le défilé de NUREMBERG par la montagne de REIMS ; MOURMELON, SUIPPES ! ... Il faut qu'ils se sentent rudement fort, les animaux !

           Nous sommes toujours à 6000 en protection de la 4, prêt à intervenir,si les ME se manifestaient. Le spectacle est passionnant bien qu'un peu confus : toute la meute de la 4 s'avançant sous le feu des mitrailleurs arrières harcèle sans cesse les gros noirs ; Il ne semble pas malheuresement  qu'ils  obtiennent des  résultats .... D'autre part, des points brillants suspects rôdent aux alentours. C'est à ce moment que BLANC commet l'erreur de décider d'attaquer les bombardiers, 3/4 avant. Ceux-ci qui/remontent sous nous vers le Nord sont bien placés, mais malheureusement, cette manoeuvre est contraire à notre mission 1 Protection des étages supérieurs ! Que de fautes de ce genre auront été commises par des chasseurs par excès d'esprit offensif!

           Superbe attaque : nous plongeons sur les bombardiers salués au passage par les mitrailleurs AR. Là nous tombons dans un guêpier de Messer. Le Lieutenant GIRARD dont le pas d'hélice à sauté depuis le début de la mission pique jusqu'au sol son moteur hurlant 3700 tour, suivi du jeune TREMELO qui s'est laissé surprendre (jeune diable,  jeune diable ...) en virant dans le soleil. le  pauvre BLANC, isolé, a immédiatement un nazi dans la queue et avant qu'il ait le temps de se retourner, son avion est en feu et il doit sauter ... Mêlée rapide et confuse. PAULHAN ne rentre pas ...

              Ouf ! A midi BLANC revient couvert de brûlures. A son arrivée au sol, au bout du pépin, de courageux soldats Français l'ont accueillis à coup de fusil ! Toujours pas de nouvelles de PAULHAN ...

              Le soir nous repartons accompagner un Potez. Le Commandant BORNE décidé d'y aller en force et s'entend à ce sujet avec le Groupe Murtin. La 3 emmenée par le Commandant ROZANOFF protègera le Potez. Le Commandant ROZANOFF, GIRARD, TRUHLAR, RUBIN, GERARD, COISNEAU, protègée elle-même par la 4 au-dessus, le tout coiffé par les tatoués du Groupe Murtin ! ... 30 avions !!

              Le feu de Potez avait entrepris de faire sa mission à 1000 m pour mieux suivre les méandres de l'Aisne ! Nous les convainquons avec tous les ménagements d'usage de monter à 3 000 m ......

            BERRY-AU-BAC. Le ciel plein de bombardiers boches qui font la   navette sans arrêt sur l'Aisne. Au sol ça brûle partout. Sale impression. Le Potez manque deux fois son axe. Le dispositif qui a du mal à suivre s'étire. A ce moment en me retournant, je m'aperçois que cela virevolte dans tous les azimuths au-dessous de nous. il y a bagarre. Le groupe Murtin et la 4 s'expliquent avec les bombardiers, le reste de l'Escadrille avec un fort parti de ME. Le Sergent-chef CASENOBE a essayé en vain de nous prévenir. Le Commandant et moi nous nous retrouvons seuls, comme deux enfants de choeur suivant éperdument le Potez ... La belle partie de serrage de fesses !

NEUFCHATEL, RETHEL, j'avale ma salive ...

 Je tournique comme un teton autour du Commandant ... " le GIRARD ! ... dirait le Commandant. A la fois équipier haut et équipier bas,  je croit que j'aurais pu avoir le prix du bon équipier ! ATTIGNY ! Nous quittons enfin le secteur Ouff ! Le Potez rentre en rase mottes. A CHALONS nous apercevons des Curtis qui rejoignent la Queue basse. La radio nous apprend que GUILLOU blessé vient de se poser, le Docteur HARDEL s'occupe de  lui ... GUILLOU, BLANC, PAULHAN,  rude  journée pour l'Escadrille.

A la 4 PLUBEAU est manquant.

 

            Le brave GUILLOU s'est défendu comme un lion, tombé dans les pommes avec 3 éclats à  la  face et d'autres bricoles  sur le reste du corps,  il  a  redressé à temps pour ne pas percuter et a réussi au prix d'un bel effort et volonté à ramener son avion gravement endommagé au nid. Nous le laissons entre les mains du toubib qui l'expédie presque de force à l'Hopital de SAINT DIZIER.

 

            Le soir bonne nouvelle ! PAULHAN blessé au cours du combat a réussi à se poser. Il serait à l'Hopital de TROYE.  PLUBEAU a sauté en parachute. Brulé à la face et aux mains malgré son uniforme et ses papiers, de courageux fantassins l'ont poussé devant eux baîonettes aux fesses pendant 3 kilomètres, sur une route en plein soleil ...

 

            Au diner la joie règne partout. On oublie très vite les morts.  ( les nouveau arrivés s'en choquent)  mais en revanche, le soir quand de nombreux vivants sont rentrés, c'est formidable ce que l'on s'aime. Les vivants ! -- Réaction.

 

            Au cours des derniers combats, 10 pilotes sur 17 ont été mis hors de combat :

 

BLESSES : CRUCHANT, BALLIN, GUILLOU, BLANC, PAULHAN

PRISONNIER : CUNY

TUES : Capitaine GUIEU, Sous-Lieutenant TIXIER, Adjudant VILLEY, Sergent DIETRICH.

 

            Les mauvaises nouvelles continuent à se succéder. Au nord les allemands sont sur la Manche. A l'Ouest ils ont atteint ROUEN, Au Sud ils ont franchi l'Aisne.

 

            Nous sommes en instance de départ. " Aucune formation d'aviation au Nord de la Marne ".

 

            Ce qui est inquiétant, c'est qu'aucune disposition de résistance ne parait avoir été organisée sur la Marne. les ponts sur le Canal et la rivière sont toujours vierges de trous de mines. Par ailleurs une petite expérience est venue à point pour nous réconforter : nous avons fait traverser la Marne  à la Section de Chars de Défense du terrain. Ce sont de vieux chars Renault F.T. et la traversée s'est faite comme s'il y avait un gué !

 

            Enfin on se battra sur la Seine et la Loire s'il le faut, mais on les arrêtera bien !

 

10 Juin 1940 - Nous montons à 4 H 30 pour une couverture qui naturellement ne décolle pas!

                                                                           - MOROCON !

 

            11 H 30 MISSION de protection d'un Potez sur Asfeld - RETHEL

 

            C'est la 1ère fois que j'emmène l'Escadrille (ou ce qui en reste) c'est donc avec une certaine fierté que je lève le bras sur la piste au moment de mettre la gomme, mais aussi avec le sentiment de notre faiblesse.

 

Les meilleurs, les durs, les tatoués, les diables rusés sont tombés : CRUCHANT, VILLEY, DIETRICH, GUIEU, CUNY, BLANC, PAULHAN, et aussi les autres qui ne sont que blessés : GUILLOU, BALLIN. Heureusement qu’il me reste le fidèle CASENOBE ! CASENOBE, CARRERE, COISNEAU jeunes à l’Escadrille aux heures de septembre qui font maintenant figure de vieux diables chevronnés. Enfin, nouvellement arrivés, mais ayant déjà fait leurs preuves : RUBIN, GERARD et le jeune TREMELLO plein de fouge.

            Nous sommes en protection de la 4 qui elle-même protége le Potez VITRY, CHALONS, REIMS, BERRY au BAC, paysages connus, hélas chaque jour de plus en plus ravagés par les incendies et les bombardements. La mission s’effectue normalement. C’est au moment où nous prenons le chemin de retour surveillant le ciel et les lignes derrière le Potez que la radio me signale 12 ME 109 derrière nous venant du N.E. Je dois rendre hommage à la précision et à l’exactitude renseignement donné par la voiture stationnée à 150 Kms des lignes. Le fait est assez rare pour qu’on le mentionne. Le temps de me retourner en prenant de l’altitude et j’aperçois les points blancs qui scintillent au-dessus de nous. Coup d’œil derrière : cela suit. Au-dessous, en direction de la Marne la 4 s’éloigne à la suite du Potez. Il va falloir faire face et encaisser le choc.

            Nous continuons à grimper en une large spirale tout en surveillant les boches qui nous dominent toujours de 500 mètres. Altitude 5.500 … Crac ! Du soleil, c’est l’attaque ! Plein avant et par en haut ! Chacun a le sien. J’en ai deux qui me descendent dessus. Je cabre vers le premier, s’il n’a pas de canon, il doit me manquer. Je cabre, je cabre zut ! deux tour de vrille, j’ai trop cabré. Je regrimpe 2800 tours et je trouve mes braves patrouilles qui ont encaissé le choc sans broncher. Les nazis n’ont pas commis la faute de pousser à fond leur attaque ce qui leur aurait aussitôt valu d’avoir quelques diables installés dans leur cul aryens ! Ils ont redressé prudemment et sans passer dessous sont regrimpés à l’altitude d’où ils étaient partis. Nous nous surveillons encore quelques minutes en tournant une large spirale. Les Petits Poucets disparus, inconscient du danger que nous venions de leur épargner sans doute. Inutile d’insister. Nous rallions le point de rassemblement et nous retrouvons la 4 qui vient de lâcher son Potez, mission terminée. Je compte les diables 4 ... 5 ... le torticolis ... 6 ... 7 ... Y a pas de bon Dieu … il en manque un … j’ai beau compter, il en manque un. Merde ! C’est trop de déveine : 3 hier, 1 aujourd’hui…et comme par hasard, c’est mon équipier. Et je ne me suis aperçu de rien ! Qu’a-t-il encore pu faire cet animal !

            Nous faisons les pleins d’essence…un avion ! C’est un Curtiss …au poil ! Cher enfant prodigue que je prépare à engueuler…Hein ! Vous avez encore quitté la patrouille ! Le voici qui défaille en descendant de l’avion…« moi, blessé jambe ». Voici ce qui s’était passé : pendant l’attaque des MESSER avait eu lieu une autre attaque que personne n’avait vue (froid dans le dos) d’un groupe de 6 ME, sauf TRULHAR qui l’avait « sentu ». Seul il avait écopé d’une giclée sous le ventre du taxi qui lui avait traversé la jambe. A moitié groggy, il avait dû se poser au sud de la Marne. Un pansement rapide, sans couper le moteur, les boches tourniquant, au-dessus du terrain, et zou, la gomme, rase mottes direction le nid ! Je l’aurai embrassé, sacré TRULHAR. Encore un qu’HARDEL expédiera contraint et forcé à l’hôpital.

            11 pilotes sur 17 en un mois, soit 63 % de pertes.

            A qui le tour ? Dans la bagarre COISNEAU a reçu une balle - dans le plan –

            Enfin le temps se couvre un peu. L’O.N.M. va-t-il se mettre de notre côté ! Il fait toujours aussi chaud ! Et lourd par dessus le marché ! Nous vidons des monceaux de canettes de bière, poisseuses et chaudes ….

 

11 juin 1940 - Mauvais réveil . La D.C.A. s’acharne (si l’on peut dire) sur les taxis qui tournent bas. Nous avons - à tort - l’impression que ça bombarde au terrain. La fatigue et l’habitude nous font rester dans nos lits, nous retournant sur les draps à la poursuite d’un sommeil dont nous avons un tel besoin.

            L’Etat de Guerre entre la FRANCE et l’Italie existe depuis ce matin 0 h. Les Allemands ont franchis la Seine. Dernier espoir, le temps qui se couvre enfin ! Nous ne sommes plus que 7 pilotes à l’Escadrille, 8 avec le Commandant ROZANOFF.

            09 H 30. Nous décollons pour une protection sur une zone pendant 30 secondes-

            C’est long. Commandant ROZANOFF, GIRARD, GERARD, CASENOBE, COISNEAU, CARRERE.

            A  CHALONS nous nous heurtons à une mer de nuages à 2000. Le Commandant décide de passer dessous. Le dispositif qui a du mal à suivre s’étire. Sur la montagne de REIMS c’est une jolie pagaille. Le commandant qui a des ennuis radio me passe le commandement du dispositif. A 1000 mètres au milieu d’une brume qui s’épaissit devant nous, REIMS, limite des lignes nous apparaît maintenant ourlée par les incendies des tanks à essence. Bientôt la 4 nous perd dans un banc de stratus. Nous ne sommes plus que 6, quelquefois 3. Je me dirige au compas le long de l’Alane que nous ne voyons pas en direction de l’extrémité du secteur : le chêne populeux. Bientôt « ils » nous ferons faire de la protection en P.S.V. guidé le long des lignes par les flocons noirs de la flack. Une veine que nous ne fussions pas mouche. ATTIGNY enfin ! les 30 secondes ! sont écoulées ! Mission stupide au cours de laquelle on aura pas vu un seul Potez.

 DEPART D’ORCONTE – 12 JUIN 1940  - Les Allemands ont percé l’Aisne. Derrière la Marne, nous serons à l’abri. Tout est encore calme : à peine quelques réfugiés des départements au Nord de l’Aisne : longues et lourdes charrettes de paysans, chargés d’un barda hétéroclite, matelas, bicyclettes, cuisinières et de pauvres gens de France en habits du dimanche. Nous ne sommes que 7 pilotes à l’Escadrille GIRARD, TREMELLO, RUBIN, GERARD, COISNEAU, CASENOBE, CARRERE. PAULHAN a disparu depuis le jour de sa chute. TRULHAR et GUILLOU sont encore à l’hôpital. (Je ne parle que des blessés récents, les autres : CRUCHANT est à TOULOUSE, BALLIN à VITTEL) BLANC à profité de ses brûlures pour faire un bond jusqu’à sa famille.

 ARRIVEE A POUAN – (près d’ ARCIS-sur-AUBE) – Le désordre commence deux compagnies de l’Air se battent pour le cantonnements. Un groupe de reconnaissance nous dispute la place … Enfin nous sommes ici pour un certain temps tout de même et cela vaut la peine de faire quelques installations … Les avions s’embourbent : (nous mettrons des grilles), les moustiques nous dévorent, charmante journée : il pleut sans arrêt (l’O.N.M. avec nous). Les réfugiés qui défilent interminablement vers l’Ouest ont pillé tout ce qu’il y avait à manger. Il nous faut aller jusqu’à ROMILLY pour trouver à déjeuner. Le soir après un dîner dans une tenue inénarrable à ARCIS nous partons à minuit à la recherche de notre cantonnement fantôme. Le temps pour le chef d’Escadrille d’éteindre l’incendie d’un camion Panhard du Groupe (le chauffeur avait eu l’astucieuse idée de regarder son essence à la lueur d’une allumette). A la faveur du trouble sa chambre a disparu. Il finit par trouver une grange dans laquelle il passe la nuit. Nous avions laissé, faute de pilote 5 avion à ORCONTE : TREMELLO, CARRERE et COISNEAU partent courageusement les rechercher dans une latrine 58 (4 avec le pilote et les parachutes !) Là-bas ils trouvent le fidèle TRULHAR qui s’est sauvé de l’hôpital et qui essaie tout seul, de mettre en route un Curtis ! Tout le monde a déserté le terrain, la Cie de l’Air la 1ère, sans arrêter le moteur du petit avion (on ne sait pas où sont les boches) ils font un plein d’huile (méthode à coup de revolver dans le tonneau) mettent le feu aux soutes et aux avions indisponibles, les avions en route.
 

RUBIN fait un long, long décollage sur le 16 bloqué au grand pas, 1700 tours. Il aurait paraît-il franchi plusieurs routes sans ralentir aux croisements et au mépris du code de la route ! …

13 Juin 1940 – Les boches ont franchi la Marne. Faut calter ! Toujours le flot de plus en plus épais des réfugiés et des troupes qui font mouvement vers l’Ouest.

            Voyage POUAN-AUXERRE – A AUXERRE vous serez seul et puis là vous aurez le temps de voir venir au moins !  ..  nous dit le Commandement.

            Histoire de nous tenir chaud, à AUXERRE nous trouvons sur le minuscule terrain 7 groupes de chasse ! Carément ! Si jamais les nazis l’apprenne … Nous retrouvons là l’interminable fleuve lamentable des réfugiés et aussi celui des troupes qui abandonnent la direction Ouest, prennent de plus en plus l’aspect de fuyard … Les ponts sont intacts, nulle part des travaux de défense ou alors de ridicules chevaux de frises, propre à créer de beaux embouteillages sur les routes. Nous traînons toujours une « harka » d’avions amochées que les pilotes vont rechercher sur la pointe des pieds et en rase mottes … Nous avons adopté un avion sanitaire qui a perdu ses congénères ! Les convoyeurs se casent tant bien que mal sur les civières et en avant (N’est-ce pas TREMELLO, CARRERE, CASENOBE ?) TRULHAR, avec sa jambe trouée est de toutes ces petites sorties d’agrément. Sans vêtements de vol, sans parachute, avec un casque de soldat de l’Armée de l’Air !... Brave TRULHAR.

            Nous traînons aussi les bagages et les voitures des morts récents et des blessés. Je note la peau de bique de CRUCHANT  (qui nous suivra jusqu’en AFRIQUE !) la BNC de ce pauvre VILLEY : quant à la voiture du capitaine GUIEU, elle est restée en panne. Le sergent PIERRE de la 4, qui est allé la chercher avec une légère du groupe ne revient pas. Quand pourrons nous rendre les bagages aux familles. Où sont elles les familles maintenant ?

            L’échelon roulant arrive au complet tard dans la soirée. Ils ont été bombardé et mitraillé 5 fois sur la route. C’est, fourbus, que nous couchons. Il a fait une chaleur lourde et il a fallu galoper partout pour veiller à l’installation des choses et des gens. Un essai sportif de desserrement s’est terminé par un beau pilone – N’est-ce pas GERARD ?

 

14 juin 1940 – Mission de Guerre ! Destruction de bombardiers sur le Secteur ROMILLY-TROYES -   GERARD, GIRARD, RUBIN, CASENOBE, CARRERE, COISNEAU.

Nous sommes Escadrille guide protégée par 3 patrouilles de la 4. Navigation très difficile à travers un plafond incertain de 1500 à 2000 m. A ESTIRSAC, je vois la 4 nous perdre à travers un banc de stratus et obliquer vers la gauche, alors qu’il a été entendu que nous abordions le secteur par la droite. Voici TROYES, nombreux incendies au sol. Sur le terrain bombardé de nombreux avions incendiés ou retournés. Triste spectacle auquel nous commençons à être habitués. Nous remontons la route de ROMILLY. Là, sur la place une foule d’hommes en kaki constitue un rassemblement insolite (plus tard nous saurons que c’était des soldats français prisonniers, les chars étaient passés sur les armes, puis on leur avait dit de se rassembler là. Nous essuyons quelques rafales au passage. A la sortie de la ville sur la route direction TROYES, une douzaine de chars. Tiens, bizarre, deux piquets m’apportent la certitude effarante qu’il s’agit de chars boches ! J’ai très nettement distingué une croix gammée noire sur fond blanc entre deux bandes rouges sur l’un des chars. Comment est-ce possible ? Je rassemble mes équipiers en battant des plans et nous prononçons une attaque franche par l’arrière. J’arrête là les frais devant les signaux de GERARD qui m’indique la présence des réfugiés au milieu des chars. De plus, il est bien entendu que l’attaque de chars à la mitrailleuse est une dangereuse plaisanterie.
 

Douze chars ! ainsi la vallée de la Haute Seine est conquise par douze chars ! Derrière : rien, ou plutôt des soldats, des soldats français désarmés. Devant : 2 km de vide sur la route, puis les réfugiés : les plus lents, les charrettes de paysans.

Il est donc maintenant malsain de rester à AUXERRE. Nous étions si bien. Les officiers dans un château, les sous-officiers chez un colonel, partout bonnes chambres avec salles de bain.

L’après-midi, c’est un peu la débandade, tous les groupes décollent successivement. Dans les hangars, les mécanos du sympathique Commandent FILLARU continuent fièvreusement à mettre des Curtis en état (que nous viendrons rechercher le lendemain)

Nouveau chargement de l’échelon roulant. Nous partons pour NEVERS où paraît-il

1/ nous serons seul. Le Haut Commandement nous en a donné l’assurance.

2/ nous aurons le loisir de nous installer et le temps de voir venir les boches …

            AUXERRE – NEVERS – Nous arrivons fourbus. Ces déplacements ne seraient rien s’il n’y avait à s’occuper que des avions et de soi. Il faut encore s’occuper de chacun et des soldats en particulier. Leur trouver à coucher, les faire manger, veiller à se qu’il ne perdent pas trop leurs affaires, à se qu’il ne se perdent pas eux-mêmes … On est debout toute la journée, il faut se battre avec tout le monde, en particulier avec la bêtise incommensurable des chieurs d’encre des bases.

 

15 juin 1940 – Nous retrouvons sur le terrain un G.A.O. avec lequel nous faisons les pleins. Alerte ! la D.C.A. tire … C’est aussitôt le sauve qui peut et la débandade générale dans les bois … Quelle misère. Il suffit du reste de quelques coups de gueule pour faire revenir une partie de ce joli monde. Las ! Au retour parmi ces guerriers qui sortent des fossés et des bois, un brillant Capitaine décoré de la Croix de Guerre 39

Après cette intermède, nous partons protéger un Potez sur ROMILLY TROYES  - Les 3 patrouilles guides sont formées par la 4 et nous sommes en protection haute.

GIRARD, GERARD, TREMELO, CASENOBE, CARRERE, RUBIN – Bientôt nous sommes au-dessus de la mer de nuages. C’est en passant dessous que le Potez nous perd. Il sera accompagné pendant sa mission par la patrouille CASENOBE. Laissant AUXERRE à droite, nous remontons jusqu’à ROMILLY, dans une brume qui introduit une certaine pagaïe dans le dispositif. LAROCHE, JOIGNY, TROYES, ROMILLY, sont mouchetés d’incendies. Partout des terrains d’aviation bombardés, maculés d’avions incendiés ou écrasés en lisière de piste. Spectacle qui nous est, hélas, familier maintenant. Sur les routes, toujours les convois de réfugiés, aucune trace d’activité militaire à part la petite flack qui nous accompagne pendant notre mission. Pssch … Pssch … flack … les jolis flocons noirs nous encadrent. Nous nous débattons en vrais diables. Puis nous reprenons la direction Sud. A ROMILLY, le coup est régulier puisque les chars sont à TROYES … A ESTISSAC, cela recommence, 4 coups d’un feu d’obus ! Quelques zig - zag et l’on reprend le cap … sur la forêt … Flack ! J’entend le coup sans le voir : rien n’est plus désagréable. Ca finirait par vous faire aller … comme dit le commandant. Nous sommes stupéfait ainsi en même temps que les chars, la petite flack s’infiltre.

            Retour par NEVERS où la 4 se pose tandis que nous filons directement sur DUN-sur-AURON, nouvelle destination du Groupe où, là à l’abri de la Loire nous pourrons nous installer et … on commence à connaître la chanson ! En passant, à la GUERCHE, le sous-lieutenant GERARD me fait le signal convenu en vue.

2600 tours, mon cœur bat à grand coup … nous tombons à bras raccourcis sur un pauvre petit Morane 406 qui est inconscient du danger qu’il vient de courir. Atterrissage sur un premier terrain qui n’est pas le bon. Finalement tout le monde se retrouve sur le brai qui est magnifique. Desserrement parfait. Aucune installation. Pas de téléphone. Pas de Compagnie de l’Air. Quelques B 210 oubliés nous gâchent malheureusement le paysage.

            COISNEAU, TRULHAR, TREMELO, CASENOBE, CARRERE qui en Phalène, qui allongé sur les couchettes du P29 sanitaire retournent chercher les avions à NEVERS et aussi à AUXERRE. TREMELO et COISNEAU arrivent juste à temps pour sortir les avions des hangars et échapper au mitraillage … Grâce à l’obligeance du Commandent VILLARD, l’avion en pilone a été dépanné dans un temps record et a pu être ramené.

            A DUN, le problème du logement et de la nourriture des hommes se complique du fait de l’absence de la Compagnie de l’Air (on s’en passe très bien du reste), mais surtout à cause de l’afflux sans cesse croissant des réfugiés qui ont vidé toutes les boulangeries. Pas d’essence auto, nous faisons les pleins en vidant les Bloch 210 dont nous fauchons l’armement pour la défense du convoi.

             DUN sur AURON, pays des fous – 800 tordues habitent le canton – nous permettra enfin de nous installer, nous reposer et mettre un peu d’ordre dans nos affaires ; du moins nous le croyons, c’est sur cet espoir et après un bon dîner que nous nous endormons dans de bons lits chez de braves gens.

            Nous retrouvons les sympathiques camarades parachutistes de REIMS comme voisins. Ils ont été brillamment employés pendant toute la Guerre à … la défense du G.Q.G. AIR !… 

MORALITE : D’après le Capitaine AUDEBERT du GROUPE, l’histoire du 601e Groupe d’Infanterie de l’Air est une histoire de fous. Les parachutistes finissent comme ils ont commencé, au village de fous ! … Mieux vaut rire !

 

16 Juin 1940 – En 24 heures la situation à complètement évolué. Le flot lamentable des réfugiés s’épaissit sans cesse sur la route, envahit les bas côtés, s’embouteille dans les villages, se répand dans les cafés, les hôtels, les restaurants, troupeau inconscient et apeuré. Des soldats sur toutes les voitures, d’autres à pieds beaucoup en vélo. Pas d’Officiers … La moitié ont abandonné leurs armes, quelle tristesse !

Les évènements se précipitent. Les colonnes blindées (12 chars) approchent de la Loire.

            A midi un ordre arrive prescrivant au Groupe de faire effectuer une reconnaissance par un Officier. Il s’agit de déterminer la situation d’une division d’Infanterie (tiens, il y en a donc encore !) qui serait encerclée du côté de CHATILLON sur SEINE. Kilométrage minimum : 500 Km sous un plafond inconnu, en tout cas inférieure à 2000 m et le long d’un front dont le contour est indéterminé. C’est une mission dont il y a peu de chances de revenir. Pourquoi s’adresse-t-on aux chasseurs pour faire cette mission de reconnaissance ? ( Nous avons appris par la suite qu’à la fin, de nombreuses missions de ce genre avait été demandées à la chasse) Le Commandant BORNE, décide d’y aller lui-même et malgré nos instances, seul. Nous avons le sentiment que nous ne le reverrons plus.
 

L’après-midi se passe de plus en plus lourde. Pas de nouvelles du Commandant. Nous recevons successivement l’ordre de refaire la reconnaissance demandée avec tous nos moyens, puis de partir immédiatement pour …. ORAN. Coup de tonnerre !!

            Je réunis les mécaniciens et les hommes pour leur expliquer la situation et leur faire comprendre la raison du nouvel effort qui va leur être demandé.

            Depuis le 12 Juin, ils ont passé plus de la moitié du temps sur les routes entassés dans les camions, se levant à l’aube, couchant dans des cantonnements de fortune, souvent sans percevoir de vivres, tout en continuant à s’occuper des avions qui tiennent merveilleusement le coup. Chaque soir, il a fallu décharger les échelons pour les recharger le lendemain …

            On débarasse les véhicules de tous les accessoires de cirque accumulés au cours de 10 mois de guerre : tables, chaises, fauteuils, armoires, matériel de bar fauchés à droite ou à gauche … A la nuit les camions partent. Les hommes n’ont pas mangé et on n’a pu, fauted’en trouver à 20 Km. à la ronde, leur distribuer le moindre vivre de route. Direction MARSEILLE. Comment se nourriront-ils ? Les reverrons nous jamais ? Auparavant nous avions sorti de nos cantines nos beaux uniformes et notre meilleurs linge, Sait-on jamais : mieux vaut se casser la gueule avec que de les laisser aux mains des nazis.

            La nuit est tombée. La 5ème colonne a opéré : toutes les lignes téléphoniques ont été coupées, ainsi que ligne de forces et ceci en plein jour. Sale atmosphère, dans l’après-midi un camion de la 4° Escadrille qui était orné (coutume classique)  de croix gammées marquant les impacts de balles provenant d’un mitraillage au sol était lacéré par la populace et le Lieutenant GUILLOU encore durement marqué de ses blessures, après avoir été violemment pris à partie par la populace qui voulait le luncher, était emmené au poste de police et menacé des pires avanies … !

            J’ai oublié de raconter comment le Lieutenant GUILLOU encore en traitement à l’hôpital de SAINT-DIZIER pour ses blessures s’en était enfui peu avant l’arrivée des boches et avait réussi après des aventures variées à rejoindre le groupe à AUXERRE en faisant de l’auto-stop ! Brave GUILLOU, qui ne pouvant voler nous a suivi à l’échelon roulant !

            Le groupe récupera ses blessés (pas tous hélas, je pense à CRUCHANT, BALLIN PAULHAN, BONNEAU, LECERF, DANLOUP) et conservant précieusement à travers les vicissitudes de la retraite, les bagages des morts, n’est-il pas devenu un peu notre famille ?

 17 Juin 1940 – Nous avons décidé de partir à l’aube. Inutile de s’attarder. Nous montons au terrain dans la nuit. Hélas, quand le jour se lève, c’est pour voir tomber une bonne brume qui s’épaissit sans cesse. Sale impression, la plus sale peu être de toute la guerre.

            Commence alors une attente pénible et lourde. La fatigue accumulée rend pénible le moindre mouvement … Nous tombons de sommeil : comment dormir ? Sur la route le défilé interminable des réfugiés … Dans nos cœurs l’incertitude et le doute : pauvre FRANCE ! Nous sommes bien foutus cette fois … Et aussi la peine et le désarroi dans lequel nous laissent la disparition brutale de notre Commandant. Lui, si optimiste, si confiant, pourquoi est-il parti seul faire cette mission dont il est impossible qu’il ait ignoré les risques inutiles. Nous restons là, postés à l’orée de notre bois, parmi le matériel abandonné. Tout ce luxe d’Escadrille du temps de notre splendeur, qu’elle dérision maintenant !

Que de soldat parmi les réfugiés – La moitié sans armes … et les Officiers où sont-ils. Pauvres réfugiés qui mendiaient de l’essence ou de l’huile ! Qui n’ont pas dormi, souvent pas mangé et qui ont peur. Ils fuient sans même savoir pourquoi, parce que tout le monde partait, parce que le voisin a mis le matelas sur le toit de sa voiture … Un troupeau capable de toutes les paniques. Tout fout le camp, tout craque, La maison va-t-elle s’effondrer ?

                        Un régiment défile. Ce sont des tirailleurs qui étaient cantonnés à SAVIGNY en SEPTAINE (Cher) et qui n’ont pas encore été engagés. Au milieu de la nuit on les a réveillés. Qui ? Ils n’en savent rien et on leur a dit de partir, droit devant eux vers le Sud. Alors ils ont ramassé leurs affaires et ils sont partis la plupart à pied, quelques uns, les plus débrouillards à vélo ou en charrette. Ils ont de beaux équipements neufs, de belles troupes n’ayant pas encore été en feu. Beaucoup se sont déjà débarassés d’une partie de leurs affaires, de leur fusil. Un soldat fait mine de jeter son arme dans la fossé, nous le lui faisons ramasser et rapidement. Un autre pousse son paquetage dans une brouette. Des soldats ? des tirailleurs . Troupes d’élites ? Et les Officiers où sont-ils ? Deux pour tout le régiment. Un Lieutenant sans armes en vélo et un Officier du cadre indigène. Il a des indigènes au Régiment : que doivent-ils penser de tout cela ?

                        Ce spectacle nous fait toucher, je crois le fond de la désespérance

            10 heures – La brume est toujours aussi épaisse, Le flot des réfugiés devient moins dense, plus agité aussi. La proportion des automobiles diminue celle des voitures à chevaux augmente … Les boches doivent approcher. Il va falloir partir coûte que coûte ou faire sauter les taxis et nous enfuir comme des lâches parmi les réfugiés. Quelle perspective ! Un colonel d’aviation s’arrête en voiture et nous confie un jeune sergent pilote fraichement émoulé d’un CTC quelconque et qui a perdu le groupe auquel il vient d’être affecté la veille. Il errait seul sur une des nombreuses pistes d’AVORD ! Trop jeune pilote pour lui confier par ce temps un Curtiss lourdement chargé, nous le remettons entre les mains du bon Capitaine de DURAT qui part avec la dernière légère du Groupe (en compagnie de GUILLOU et du docteur).

            11 Heures – Il faut se décider, la brume nous laisse deviner l’extrémité de la piste, nous allons laisser 9 beaux Curtiss (3 belles patrouilles de  guerre que nous ne pouvons emmener faute de pilote. Pas questions d’autre part de revenir les chercher de BORDEAUX ! Avant d’y mettre le feu, nous convions quelques réfugiés à y faire leur plein d’essence. Les pauvres gens nous offrent de l’argent : je dois les engueuler. Les mécanos acceptent d’un boucher, qui emmène sa viande fraiche un superbe gigot : ils n’ont rien à manger. Il faut interrompre la distribution – 5400 litres, il y en aurait pour plusieurs jours. Nous chassons les curieux qui nous feraient un mauvais parti s’ils savaient que nous allons brûler les avions.

            11 H 30 – Nous décollons. Nous avons l’impression qu’il est temps. En d’autres circonstances ce vol eut été une folie. Plafond 50 m et nous ne savons rien sur le temps que nous trouverons en route. De plus, seuls, les chefs de patrouille ont des cartes. Nous fonçons à 10 m. d’altitude à travers la brume. Première destination :

CHATEAUROUX – Un tour de piste. Le terrain a été bombardé, trous d’obus et avions vomis dans tous les coins., c’est peu encourageant. Je décide de continuer Un seul moyen : coller la voie ferrée. Commence alors une de ces corridas de rase mottes : ce chemin de fer n’arrête pas de zig zaguer. Je bats des plans continuellement pour faire coller. J’ai tellement peur qu’ils ne s’égarent. Ils ont du mal à suivre, les pauvres avec leurs avions lourdement chargés ! Mea culpa ! Et puis je vais trop lentement. Ils ne me l’ont pas caché à l’arrivée les rossards. C’est un miracle (d’habilité de leur part, comme de bien entendu) qu’ils ne se soient pas cassé la gueule en perte de vitesse ! … A peu près à mi chemin de POITIERS à un petit patelin dont je ne me rappelle pas le nom, il y a bifurcation : il faut prendre à droite pour suivre le " Blanc Argent " . Malgré toute mon attention, j’ai rapidement l’impression de m’être trompé. Bientôt l’obstination de mon compas à garder le sud ne me laisse plus de doute. La sueur froide me vient à la pensée de devoir entreprendre un demi tour avec l’escadrille au cul dans cette crasse.

            Je vire en battant des plans comme un turc. Un instant de flottement. Les Curtiss se croisent dans tous les sens … Suivront-ils ? Suivront-ils pas ? Je me retourne 4 … 5 … 7 … 8 … Joie ! Les braves diables, ils sont tous là. Je remonte la voie ferrée jusqu’à la source de mon erreur et reconnaît bientôt la misérable voie du Blanc Argent qui était si grosse sur ma carte !

POITIERS ! Terrain lilliputien sur lequel nous nous posons (quelques bloch 142 vomis en bout de piste nous incitent vivement à être court …) pour signaler notre passage. Le temps se dégage sur le parcours. Encore k heure trente de vol et voici BORDEAUX dans la pluie. J’ai le regret d’avoir à relater ici la regrettable initiative de mes deux chefs de patrouille abandonnant délibérèment le Commandant d’Escadrille – Celui-ci allongeant la route parait-il ! et atterrissant dix minutes après lui à BORDEAUX avec un équipier à bout d’essence ! Mon premier mouvement de mauvaise humeur passée, la canette de bière tiède et éventée que nous avons partagée vous a montré que je n’avais pas trop de rancune Antoine CASENOBE !

Nous sommes bientôt rejoints par le Commandant ROZANOFF qui vient de faire une magistrale démonstration de navigation ….

Nous autres, les anciens, ne connaissons que le compas ! Malheureusement la ligne droite est incompatible avec les plafonds de 30 m et les crêtes dans la broussaille. Aussi, après 20 minutes d’une navigation sinusoïdale où le cap moyen était à peu près celui de BORDEAUX, mon brave Curtiss gambadait en rond dans une sorte de crique bordé d’arbres, couronné de crasse. Bienheureux celui qui dans cette détresse trouve soudain sous lui une petite ville coquette ou passe un chemin de fer. Au diable l’avarice, un tour de plus et puis … un grand coup de modestie ! La navigation du Caporal ! pilote ! Un coup de rase mottes sur la gare et je voie …Aygurandes ! Ne le répètez pas ! La voie ferrée ne m’a pas quittée … et moi non Plus.

                                                                                  ROZANOFF

 

17 Juin 1940 – La pagaïe continue. Chasse, bombardement, observation, appareils écoles, belges, anglais, polonais, tchèques, hollandais, que d’aéroplanes ! Que de tristes latrines aussi … Tout un monde casqué, botté, sanglé de baudriers s’affaire sur la piste : nos brillants Etats-Majors ne sont repliés aussi !

            Après un déjeuner que nous attendons jusqu’à 15 heures, nous entreprenons les pleins. Une seule " satam " de carburant " C " pour toute la chasse. Les pleins traînent jusqu’à la nuit. Finalement c’est en pompant à la main et en râlant nous- même la citerne et sa remorque tombées en panne, que nous en venons à bout.
 

Nous avons retouvé BLANC qui après des aventures mouvementées et diversement commentées … a rejoint, le groupe via VILLACOUBLAY, COGNAC, CHATEAUROUX, TOULOUSE ! La patrouille CASENOBE qui a réussi à partir dans le courant de l’après-midi se pose à PERPIGNAN, heureux de retrouver le pays natal … Le reste de l’Escadrille prêt trop tard doit s’arrêter à TOULOUSE – BLAGNAC où un accueil sympathique lui est réservé par les camarades des Centres de REIMS et de VILLACOUBLAY.

 

18 Juin 1940 – Nous attendons que la brume se lève, le sous-Lieutenant GERARD profite d’un essai du temps et de l’atterrissage qui s’ensuit pour changer d’extrémité d’aile ! C’est ce qu’on appelle un " échange standard " … Nous retrouvons après déjeuner tout le Groupe à PERPIGNAN LA SALANQUE

Toute la Chasse Curtiss et Dewoitine est réunie sur le terrain et aussi quelque G.A.O. Tout ce joli monde prend son tour pour la traversée de la grande mare. Nous passons ainsi 2 jours occupés d’abord par les pleins, puis par de longs conciliabules et palabres au sujet du meilleur régime moteur à adopter et des différents caps à suivre. Chacun a sa petite recette. On voit partout des pilotes s’enfermer furtivement dans des chambres, tracer des routes mystérieuses sur les cartes, compulser des abaques, établir des graphiques de marche, calculer des horaires. Il y a les je-m’en-foutistes qui au dernier moment prendront des tuyaux ches les copains. Il y en a aussi que la question travaille nettement … Les bruits les plus divers se propagent, la D.C.A. espagnole a descendu des taxis parmi les premiers qui tentaient la traversée : … il y aurait des Messer aux Baléares … un porte avion italien au large des Côtes d’Espagne !

Il est de fait qu’il ne doit pas échapper à nos ennemis que l’aviation Française se prépare à passer en Afrique du Nord et alors ?

 

20 Juin 1940 -  8 H 30 Nous piquons droit sur la Mer – Ce n’est pas sans un petit serrement de cœur que nous quittons la terre de FRANCE. Ordre de marche : Commandant ROZANOFF, puis les 3 patrouilles de la 3 :

 

            Lieutenant GIRARD                                                               Sergent-chef CASENOBE

            S/Lieutenant TREMELO                                                        Sergent CARRERE

            Sergent TRUHLAR                                                                Sergent COISNEAU

                                                           S/Lieutenant BLANC

                                                           S/Lieutenant RUBIN

                                                           S/Lieutenant GERARD

Puis la 4ème Escadrille.

 

Nous sommes maintenant en plein sur les flots. Plafond 500 m. Voici un convoi d’une vingtaine de bateaux escrotés par deux torpilleurs. 20 minutes de marche, cap 150 nous éloignent suffisamment des côtes d’Espagne, dont nous devinons Le Cap Creus à notre droite. Un lent mouvement vers la droite nous amène à 190° qui doit nous conduire sur les Baléares, puis sur ALGER.

La mer … toujours la mer … on finit par s’y habituer. De bons nuages nous tiennent compagnie. De temps en temps, une barque de pêcheurs avec son petit mat de T.S.F. évoque pour nous un mystèrieux réseau de guet chargé de signaler notre approche à nos ennemis nous un mystèrieux réseau de guet chargé de signaler notre approche à nos ennemis qui nous attendent aux Baléares ou ailleurs...
 

            Malgré soi, on se surprend à ausculter son moteur, puis peu à peu le petit pincement de cœur au début fait place à un sentiment fait de fatalisme et aussi de joie : La belle aventure ! Il y a maintenant 1 H 20 que nous avons quitté la terre. Là-bas, entre les beaux cumulus qui ont remplacé le sinistre plafond de crasse du départ, voici la ligne imprécise tant attendue …

Les BALEARES !

            Premier point de repère dans notre course aveugle. MAJORQUE ou MINORQUE ? Pauvres chasseurs à la navigation incertaine, la ligne droite que nous nous sommes fixés au départ passe entre les deux. Nous nous resserrons instinctivement sur le Commandant de Groupe qui n’a pas de munitions dans ses armes, et prêts à toute éventualité … Une confiance extraordinaire nous gonfle – est-ce la proximité de la terre hostile ? s’il faut bagarrer, tant mieux on bagarrera, mais on passera.

 

            On passe en effet, mais un peu à côté … c’est-à-dire en laissant MINORQUE et non MAJORQUE à notre droite … Petites erreurs de navigation. Un vent d’Ouest venu s’ajouterà l’erreur de nos compas non étalonnés. Nous gardons toutefois le même cap 190° Sûrs du sens de notre erreur, il vaut mieux persister pour ne pas hésiter à faire un à droite en arrivant sur la terre d’Afrique pour trouver ALGER.

 

            Les îles s’estompent derrière nous, baignées d’une lumière d’une douceur extraordinaire. La mer est vide. Si nous avions la panne maintenant, ce serait la fin de la belle aventure. Les derniers nuages sont restés aux BALEARES et le ciel bleu augmente l’impression de notre solitude. Nous sommes pourtant 22 (Braves Curtiss qui consomment régulièrement et parcimonieusement leur essence !) Deux heures trente que nous volons, ça ne fait rien, le temps parait long …

J O I E

Voici une ligne irréelle, des nuages ? … Les montagnes d’Afrique !

Que ne savons nous la langue d’Eschyle pour nous exclamer, tels les Dix Mille de XENOPHON arrivant en vue de mont Euxin :

" THALASSA ! THALASSA ! … NON : " TERRE ! TERRE ! … "

 

            Je hurle à la radio. Mais qui m’entend ? Ils foncent tous comme des sourds. Les patrouilles se resserent et viennent coller : il faut saluer convenablement la terre chaude d’Afrique. Un large virage à droite nous amène le long de la côte magnifique et déserte … ALGER ? Patience. Encore vingt cinq minutes de vol. Une petite erreur de 100 km. Voici ALGER qu’il faut appeler la Blanche et son minuscule terrain déjà encombré des groupes de chasse qui ont passé avant nous. Une dernière inquiétude au moment de l’atterrissage : attention l’air n’est pas porteuse ! … Finalement tant bien que mal, tout le monde se pose. Les diables sont au complet. Et les Petits Poucets aussi. Ouf !

Nous nous congratulons mutuellement. Il rest e encore après 3 heures 15 de vol, 200 litres d’essence dans nos réservoirs.

 

20-21-22 Juin 1940 – ALGER,ORAN,MEKNES, Etapes qui passent comme dans un rêve à la recherche d’un terrain ou nous serons enfin seuls. Décollage des avions lourdement chargés aux heures chaudes sur les belles pistes bétonnées, rase vagues le long des côtes, beau voyage que nous eussions aimé faire en d’autres temps, en d’autres circonstances.

 

-LE REPLIS DES GROUPES D’AVIATION

 

-LA DEROUTE DE L’ARMEE DE TERRE ET SON ANEANTISSEMENT COMPLET

 

-L’A R M I S T I C E

en 10 jours !

22 Juin 1940 -MEKNES-

Hotel Transatlantique !     Le soleil, les jolies filles, la couleur locale, les cafés ou il fait frais !

Et aussi les avions que l’on désarme ….

Comment avons-nous pu en arriver là ?

«  Français, pauvres fous de français, disait FERDONNET à STUTTGART, le 10 Mai, vous ne connaissez pas encore la force allemande … » Las ! nous allons la connaître.

En 10 jours, la débâcle complète de la fameuse Armée française a été consommée. Les Allemands sont à NANTES et à LYON. Les Italiens à MENTON. On négocie une armistice ! Quelle honte !

     Pauvres fous de Français qui avez voulu faire la Guerre sans avoir le courage d’en supporter les conséquences. D’un bout à l’autre et à tous les échelons, vous avez eu peur et vous vous êtes terrés comme des bêtes. Le capitaine DUDEZERT glorieux observateur en avion de l’Armée de Terre ( bien connu au groupe ) nous racontait hier comment au cours de reconnaissances en vol rasant sur la MEUSE l’arrivée de l’avion français, vous entendez, de l’avion français Potez 63, faisait plonger dans les fossés et courir vers les bois les troupes françaises ! Quelle tristesse les colonnes boches elles restaient imperturbables sur leurs routes.

     Et au milieu de cette débâcle et pas seulement des corps, mais des esprits et des cœurs, l’aviation française tant décriée, au désordre célèbre, elle, à sauvé des avions, ses échelons roulants et son personnel. Même ses blessés qui ont été récupérés. La force aérienne française se trouve intacte en Afrique du Nord.

     Et nouvel exploit, sans précédent, toute la chasse (sauf les Floch) a franchi la Méditéranée d’un seul vol.

22 Juin 1940 -MEKNES-

     Nous voici au terme de notre exode. L’armistice est conclue. L’ANGLETERRE continue la lutte. Que penser ? Qu’espérer ?

 

Fin de la deuxième partie de la Guerre – 10 Mai au 23 Juin 1940-

                                                                                                           -GIRARD-

 

Juillet 1940