6 Mai 1940 – Le Capitaine parti en permission m'a confié depuis une dizaine de jours les destinées de l'Escadrille ... quelle responsabilité que la santé morale d'une bonne proportion des pilotes ! Car ces dix jours sont autant de pas vers la loufoquerie ... et nous voilà maintenant après 10 matinées et 10 après-midi, en train de répèter des refrains et des propos incohérents, genre C harles TRENET ou celui des frères MARX, qui possèdent une très belle moustache noire, une méga paire de lunettes et son cigare !

            "  Papa ti ti lâa vu aâaa lui ! ...... " 

            Il est vrai que ces dix jours furent dix jours de temps gris et de désoeuvrement intensif ... Le Lieutenant GUILLOU et CASENOBE ont été convoyer un taxi bien loin et le Lieutenant BLANC, lui, préfère partir en permission ; les autres malheureux, rivés à la terre ; donnent sérieusement de la bande. Puisse une prochaine activité ou une prochaine ligne droite leur faire disparaître ces "  quelques chauves-souris dans le beffroi " - CUNY

 

14 Mai 1940 – L'activité est venue ... Au point que maintenant on arrive à déplorer que le ciel soit d'une façon aussi constante inlassablement bleu. Le 10 Mai, c'est le 10 Mai que "ça "  a commencé .....

            J'étais de nuit. Il était à peine 4 heures 15, j'étais rentré depuis peu de ma ronde et commençais à me reposer, lorsque sonna le téléphone "  Alerte D.C.A.Générale " . Je m'habille en vitesse et reçois un autre message me signalant des " Groupes de bombardiers "  ennemis toutes directions, toutes altitudes, route commune 270 «  ...

            Ils sont arrivés en même temps que le message ! ... Ils sont passés en deux vagues distantes d'environ ½ heure, dans le jour naissant (4 heures 40 pour la 1°)

Ils ont visé le 3 et ont atteint un peu la tente PC, les installations du bas (Soldat CAPMARTY blessé à la jambe et au pied) et surtout les avions.

            Visions successives depuis la 1ère vague : le 1er bombardement impression d'entendre ce bruit ailleurs qu'au cinéma, le réflexe millénaire du retour immédiat à la terre, toute la mitraille de la défense du terrain qui crache son fer. Ah! Les 1ers sont passés, envoyons chercher les gens des Escadrilles, constation des 1er dégâts

ouf ! Pas le feu ! Arrivée de VILLEY dans sa vombrissante avec le Commandant, juste pour le second passage qui, lui, atteint la piste. Arrivée de tout le monde et de la  mécanique qui se met vaillemment au travail pour remettre les chevaux en état dont bon nombre (presque tous) sont touchés plus ou moins gravement.

            Rappelons la 1ère impression, du 1er trou de bombe, ou VILLEY, JACQUEMIN TOLLAND et moi étions réfugiés.

            Peu après les avions disponibles étaient en l'air... Couverture du terrain 3 avions. L'après-midi nous perdions un des pilotes les plus ardents et un des camarades les plus précieux que j'ai connu. Parti en patrouille double légère avec CASENOBE comme chef de patrouille, le sous-Lieutenant TIXIER s'écrasait au sol et prenait feu aux environs de PADOUX. Peut être, trop ardent, a-t-il voulu se porter à l'attaque de MESSER qui se montraient en nombre supérieur au-dessus de sa patrouille, peut être at-il été simplement victime d'une défaillance de sa machine... Nous voulons espérer encore, après le message radio de CASENOBE, et puis nous avons su qu'il nous fallait vraiment pleurer sa perte ....
 

            Le même soir BALLIN se jetait en parachute, descendu par un ME 110, en flammes. Légèrement brûlé à la main droite et à la face, plus grièvement atteint à la main gauche, il était aussitôt hospitalisé à GOLBEY, près d'EPINAL.

            Le lendemain matin 11, nous montions au petit jour et commencions à disperser les taxis. A la même heure que la veille une vague de bombing bombardait la route de ROVILLE SAINT PIERREMONT, à bombes de 10, de 50 ou 100, et incendiaires de 1 Kg.

Vision de brulots sur la piste. Re canonnade, bruit rageur des canons de 25.

            Couverture du terrain et travail des mécanos (8 taxis !) jusqu'à 9 heures du soir.

12 Mai 1940 – Dimanche de pentecôte – Lieutenant BLANC et PAULHAN sont rentrés pour l'attaque en vol rasant de 3 patrouilles de ME 109 qui sont venus mitrailler à 9 heures 15 du matin le terrain. La 3 a perdu 2 avions incendiés, et a eu 3 blessés -

à la butte étaitent BONNEAU (jambe brisée) Lieutenant LECERF (oreille et pied touchés par balles, au III sur la piste DANLOUP (bras touché) La 4 a souffert aussi : 2 blessés, le Sergent VINAY est mort, et 3 avions incendiés. Les alertes se succèdent jusqu'au soir. Nous laissons le terrain à la garde de la 4 et allons nous coucher de bonne heure.

13 Mai 1940 – Le Capitaine est rentré cette nuit et nous lui apprenons la mort du sous-Lieutenant DUPERET, tombé à proximité de SAINT PIERREMONT, touché par un ME 109, dans l'après midi d'hier. Nous avons été au soir tombant rendre un dernier hommage à sa mémoire....

      Aujourd'hui 13 Mai, rien à signaler, missions de couverture et de destruction.

 Pas un lapin en vue ...

 14 Mai 1940 – Ce matin, branle bas de départ et je termine ces dernières lignes au milieu de l'activité générale. Nous partons vers SAINT DIZIER.                    - CUNY -

 

 14 Mai – Nous sommes partis vers SAINT-DIZIER vers le terrain d'OSCONTE HAUTEVILLE à une dizaine de Kms. De SAINT_DIZIER, vers VITRY. 1 heure après notre atterrissage, 2 patrouilles de l'Escadrille décollaient sous les ordres du Lieutenant BLANC pour se porter à l'Est de VOUZIER sur VENDRESSE – BEAUMONT – ORMONT fond d'une poche allemande. Les teutons sont parvenus à franchir la MEUSE de SEDAN. On bagarre furieusement par là, et les bombardiers boches harcèlent sans arrêts nos fantassins qu'il faut couvrir. Le Lieutenant BLANC racontera lui-même sa bagarre.

....... Mais le sous-Lieutenant CUNY a disparu. Un pilote de la 4 croît avoir vu tomber un avion français, em même temps qu'un ME 110 à l'Ouest de MEZIERES. Peut être est-ce lui .... Pauvre Gilbert !! Encore un camarade plein d'allant,  d'insouciance et de jeunesse qu'il nous faudra venger.

            Mais cela ne saurait tarder maintenant.

                                               - GUIEU -

Le 14 Mai 1940 – Conséquence de l'avance allemande vers l'Ouest :

      Le Groupe fait mouvement de XAFEVILLERS à ORCONTE-près-SAINT DIZIER Marne. Le temps de venir des VOSGES dans la MARNE prendre un peu d'essence, une mission de couverture à faire. Patrouille double de la 3ème Escadrille. BLANC, CUNY, RUBIN, PAULHAN, TRUHLAR, avec en protection, deux patrouilles légères de la 4ème Escadrille. Altitude:1.500? Car il s'agit d'empêcher le mitraillage et le bombardement des pauvres fantassins qui seraient assez mal en point, au sud de SEDAN.
 

C'est pour PAULHAN et moi l'espoir d'entrevoir enfin des croix noires autrement que la face contre terre. Nous prenons la direction de VOUZIERS ;  à partir de SAINTE. MENEHOULD, nous voyons brûler des villages, suite de bombardements aériens* sans aucun doute, mais d'avions point. Tout de cuite après le canal des ARDENNEES, une grande saignée blanche indique sans doute, la ligne où les troupes résistent. Vers 2 000 nous continuons sur ORMONT, commençons à douter de la présence des avions allemands ; je viens à peine d'effectuer un virage à droite pour aller dans la zone " VENDRESSE-CHEMERY " qu'un groupe de taxis venant du Nord m'apparaît, Chance inespérée ! Signal d'attaque et virage à gauche vers le soleil. Ils doivent se trouver à 50 ou 100 m au-dessus de nous. La manoeuvre à peine amorcée, déjà les 2 premiers attaquent. Il me semble que les avions de l'échelon supérieur plongent sur les ME 110. Je décèle les ME 110 à la masse de feu qui s'allume des bords d'attaque. Ils sont 12 ou 15 par patrouilles de trois ; première impression : ils ont un mordant qui se confirmera mais paraissent peu adroit. Un demi tour m'amène derrière un de ces beaux bi-moteur, je tire, je tire, je tire ; il pique, j'essaie de le suivre, mais quelques balles qui sonnent dans ma queue me rappellent qu'ils sont nombreux. D'autres m'ont déjà suivi. Combat acharné : RUBIN me dégage et met le feu à un 110. De leur coté, PAULHAN et TRUHLAN se démènent comme des Diables. PAULHAN voit le feu à un avion allemand qu'il tire. Pendant le combat, nous nous sommes éloignés les uns des autres ; je n'ai vu pour ma part, qu'un CURTISS et, à de très courts instants, sans doute RUBIN. Le pauvre CUNY a dû être mis à mal dès le début de la bagarre. Sans doute est-ce lui que PAULHAN a vu dans un avion piquait au sol, en fumant ? Pauvre CUNY nous n'avons plus qu'un espoir, qu'il soit prisonnier. L'accrochage a du durer 10 minutes. Combien vais-je trouver, de camarades au point de ralliement ? En y arrivant : personne. Sale impression ! Enfin voici des points venant du Nord. Il en manque deux, le pauvre CUNY et PAULHAN qui est revenu seul, ne nous voyant pas. Retour triste et sans gloire. Au sol, l'attente, puis la certitude qui s'enfonce en vous : CUNY ne reviendra pas.

                                                                      - BLANC -

 

Le 15 mai 1940 - toujours un temps "pourri" - Ca volera surement. De fait vers 11 décollement 3 taxis de l'Escadrille, avec PAULHAN CASENOBE et moi-même. En protection d'une patrouille double légère de la 4° (VINCCOTTE, BAPTIZET, PLUBEAU, TEYSSERAUD), Il s'agit d’une mission lointaine, couverture contre le bombardement sur le secteur "FOSSE - FLOUMEUR" en avant de MAUBEUGE en Belgique. Ca bagarre au sol par là. Les Allemands donnent des coups redoublés. Nous nous défendons et même nous contre-attaquons. VINCOTTE mène le dispositif. Nous passons par l'Ouest afin de ne pas risquer de nous faire accrocher du coté de VOUZIER, ATTIGNYC, où s'est déroulé le combat d'hier. Mais comme nous venions de dépasser MOURMELON, je vois et signale par radio à VINCOTTE un peloton de 9 bombardiers, du coté de SOMME-VAIMENVILLE. Protégés par des ME 109. Tu attaques. Oui – Bon je te protège contre la Chasse. Ca devait très bien gazer. Mais VINCOTTE se précipite un peu vite sur les bombardiers et il se fait accrocher par les ME 109. Nous arrivons dedans : Corrida de Chasse. La 4° est dégagée. Je prends à partie un ME 109 le tire presque à bout portant, pendant un instant très bref, mais j'ai tant de vitesse que j'arrive à sa hauteur et viens me met­tre en patrouille avec lui ! Impossible de poursuivre mon tir. Touché. Il pique en laissant échapper des traînées de fumée blanche. (Radiateur percé) – Je le suis quelques instants avec CASENOBE, mais ne puis le rattraper. Je ne sais pas où était son terrain à celui là,  mais il a toutes chances d'avoir grillé son moulin avant le retour au terrain. Nous remontons pour retrouver VINCOTTE et nos bombardiers. Je ne les vois plus ! Je rallie par radio sur RETHEL, CASENOBE, BAPTIZET et PLUBEAU – personne d'autre ne vient. PLUBEAU a descendu un M.E. 109. Puis il a voulu se joindre à VINCOTTE, sur les bombardiers, mais avant d'être en position de tir, il a reçu d'un JUNKERS – un obus dans l'habitacle. Il rentre. Nous restons trois. Il est environ midi – Nous poussons une pointe vers le Nord, puis comme il est trop tard pour espérer de travailler sur notre secteur et réussir, nous nous portons en couverture du côté de STIGNY-L'ABBAYE.
 

Vers midi vingt, j'aperçois un point noir plus bas que nous vers 800-1000 mètres. On s'approche à vive allure. On gagne. Il semble que ce soit un HE 126. Mais pourquoi ces cocardes brunes sur les extrémités des plans ? Je ne tire pas. Mais BAPTIZET a vu les croix noires et attaque. Je les vois à mon tour sur le fuselage. Le boche se met en spirale de descente, revire, et son observateur nous envoie des giclées. Les traçantes laissent dans les remous un nuage bleuté, comme un serpentin qui se déroule, quel carnaval. Le boche est maintenant en rase mottes intégral. On fait chacun nos passes sur lui : plus d'une demie douzaine. Le mitrailleur est tué. Le taxi est littéralement criblé de balles. L'habitacle du pilote laisse échapper une large fumée bleue, comme de l'huile qui brûle. Il continue à foncer. Il faut l'avoir que diable, et le voir percuter là ! Il s'approche presque jusqu'au contact. Je vois son fuselage encombrer tout le champ de mon collimateur, mais je ne vois pas un gros arbre dépassant les autres et pan j'entre dedans. Mon 186 en reçoit un fameux choc. Il y lisse un bout de plan. Je crois encadrer et puis il se redresse et veut bien rentrer jusqu'au bercail, malgré un moteur plein de branches et un cylindre percé par un balle boche. Celui là ne sera pas rentré chez lui. Tout le monde se retrouve vers 13 heures 10 chez nous. PAULHAN a été attaqué par un M.E. 109, s'en est débarrassé, puis est venu se joindre à VINCOTTES a été bien touché ; quelle densité de feu vers l'arrière, ces bombardiers ! Il vaut mieux les attaquer par l'avant si c'est possible. Enfin on est content, mais on aurait voulu descendre davantage de ces gros avions qui font du mal au peuple de France – sans défense. Ceux-ci du moins, ont laché leurs crottes dans la nature et ne sont pas allés bombarder  REIMS. Il nous faudra plus de cohésion à l'avenir. Cela paiera. Cet après-midi, repos; Tout le monde est un peu fatigué. On ne vole pas, mais on reste au terrain pour s'organiser. Et on abat encore des kilomètres et l'on ne sent plus ses jambes. Et l'on voit sur le soir une dizaine de boches qui viennent bombarder VITRY le FRANCOIS. Un immense incendie. Tout un quartier de la ville détruit (le quart !). Les gens, là-bas, sont révoltés, mais pas abattus du tout. Ils luttent et espèrent qu'ils seront vengés.

 

Le 16 Mai 1940 -  Mission de couverture avec destruction de bombardiers dans le secteur LAON-VERVINS et ROZOY-s/SERRENEUFCHATEL s/ AISNE – Composition de la patrouille : Adjudant VILLEY – Sous-Lieutenant GUILLOU - Sous-Lieutenant GERARD – Sergent-chef CASENOBE – Commandant ROZANOFF et Sergent CARRERE – Une patrouille double de la 4° Escadrille assure notre protection. Nous partons bien groupés vers le secteur; A 13 heures 30, nous survolons REIMS : petit serrement de cœur à la vue de notre pauvre ex-terrain. 13 heures 35 – Arrivée sur le secteur : R.A.S. 14 heures 30 : éclatement de D.C.A. vers RETHEL – Cette fois ca y est voilà l'ennemi, et quel ennemi ! un magnifique peloton de JUN. 86, et d'autres avions que je n'ai pas identifiés, mais que certains pilotes croient être des DORNIER 215. Pas de protection visible, nous remontons le peloton sur sa droite et nous partons à  l'attaque ¾ avant en piquant. Je prends le chef du dernier peloton, ainsi que le Lieutenant GUILLOU. Ce JUNKER 86 abandonne sa place et part désemparé, en piqué sur le dos. Tout le monde est à  l'attaque ; des bombardiers se trouvent isolés se font malmenés. Moi-même, j'ai dégagé, espérant être suivi par mes deux patrouilleurs  et la patrouille de CASENOBE – mais tout le monde est trop occupé à barrouder. Dans mon dégagement, je me trouve derrière une nouvelle formation de M.E. 110. Cette fois, c'est la fameuse protection et les voilà qui foncent dans le tas ; j'en fais autant et c'est la grande corrida. J'en prends un dans la queue, je le seringue, il fume ; le temps de le suivre, et un autre ! Je romps le combat et je repars seul attaquer le peloton de bombardement qui revient arroser le terrain de REIMS – Hélas, ayant reçu deux balles dans mon moteur, je reste à la traîne et je dois me contenter de tirer de très loin. Je retourne au point de ralliement : personne ! pas plus de boches que d'amis. J'assiste navré à l'incendie du hangar du 1/5. Je reviens seul au terrain – Joie !

tout le monde est au nid, je suis le dernier à me poser – Bilan du combat : 3 JUN. 86, 2 M.E. 110 et un D.O. 215 – Tous ces avions devraient théoriquement joncher le sol français, entre SOISSONS et REIMS.  Bonne journée en somme.

 

17 Mai 1940 – Pas s'accrochage en dépit d'une heure et demie passée entre CHALONS et REIMS à 6000 –

15 Mai 1940 – Aujourd'hui, à 14 heures 30 décollent le Capitaine GUIEU, accompagné du Capitaine ROZANOFF, du sous-Lieutenant RUBIN et de la patrouille de PAULHAN -  PLUBEAU. Au dessus 2 patrouilles de la 4 – Une mission donnée par le Groupement 23 qui de CHANTILLY où il est réfugié – et pur cause il résidait à LAON – nous a envoyé un avion estafette avec un sorche …b…au crayon : Protection secteur de RETHEL de 15 à 15 heures 30 … !! Que nous sommes loin de KRIEGSPIEL du temps de paix, des ordres précis, trop détaillés ! La plus grande part est laissée à l'initiative des chasseur français, qui poussent même l'individualisme un peu loin. Le dispositif sera du coté de RETHEL en passant par REIMS. A 15 heures 10 je vois un Henschel 126 qui est en train d'empoisonner nos troupes au sol 10 Kms au N.E. de RETHEL. Je lui tombe dessus, suivi du Commandant ROZANOFF de RUBIN et de PAULHAN. En 2 minutes, c'est fait et il percute dans l'AISNE à  RAUTHEUIL,  6 à 7 Kms à l'Est de RETHEL, 2 assassins de moins. PAULHAN a vu tomber les Fritz dans l'eau.

 

            Au fait, on en arrive à être si content de tirer ! Nous reprenons de l'altitude, juste pour voir arriver 3 ME 109, sans doute alerté par la DCA (qu'ils ont déjà amené par là, les vaches) Mas placés ou peu gonflés, ils ne nous attaquent pas et rampent dans les nuages, avant d'avoir pu être tirés par nous. Un tour au-dessus. On se regroupe. Et vers 15 heures 25,  RUBIN me signale, ô surprise un énorme peloton de Heinkel 111. Ils rentrent chez eux délestés… Pas de chasse ennemie visible. Il est trop tard pour bien les tirer par l'avant, cependant PAULHAN et RUBIN essaient une passe en cabrant sur les pelotons de tête, et moi je pique vers le dernier peloton ; mauvais tir. Deux tours et l'on revient dessus. PLUBEAU a amené sa patrouille à l'attaque et bien que j'ai aperçu quelques points blancs bien caractéristiques beaucoup plus hauts (signalés par radio), on attaque le peloton de droite; Chef de peloton et ailier droit, sous la pluie de balles des mitrailleurs. 2 boches fument. J'abandonne ayant reçu un projectile qui semble m'avoir touché une canalisation d'huile. Ca pisse et ça fume. Je rentre chez nous. A ce moment Attaque de Messerschmidt que je ne vois pas… ! PAULHAN me protège remarquablement, se place dans la queue de l'un d'eux et pan ! pan ! envoie le Fritz sur le dos faire la connaissance du sol de France. Bien  PAULHAN, c'est du bon travail ! de son coté RUBIN qui est un peu plus au NORD, attaque un autre ME 109 et le voit fumer singulièrement. Cependant que le Commandant ROZANOFF le débarrasse de 2 autres en se précipitant dans un nuage bien affectueux. Tout le monde rentrera sain et sauf. Pour ma part,  je suis seul et je me traîne dans un nuage de fumée bleue et sous une pluie d'huile vers un terrain hospitalier. J'avise NEZ-THUISY près de REIMS où se trouvaient autrefois le groupe frère I/4 et d'où le I/3 est parti tout récemment en laissant quelques cadavres sur la piste, au milieu des trous de bombes. Personne. Je suis loin de mon terrain, et qui sait, s'il y avait les fameux "engins blindés…" ? Et puis ça ne m'a pas l'air diabolique… Alors je repars. Ma roue gauche passe à un mètre d'un trou de bombe… Je décolle....

mais je n'y vois plus et près de Condé – Marne j'avise le terrain de VRAUX où se trouvent des Bristol Blenheim. Tout va bien. Bonne réception. L'alliance sacrée sous forme d'un doux baragouinage, d'un thé, de toasts, de boites de Mayers Navy Cut, puis d'un frugal repas. On se comprend très bien. Whisky. On fait l'échange des boutons de nos tenues. Une brave femme me coud l'un d'eux.

            Et l'on se couche assez tard,  après l'arrivée du dépannage qui demain me bouchera le trou de balle dans une tige du culbuteur avec la durite, de l'hermétique et d'autres bricoles.

            Toujours le dém….. français !

19 Mai 1940 – Ce matin, il reste à l'Escadrille un avion  en état de faire la Guerre. La mécanique a un travail fou à boucher tous ces trous. Mais les pilotes sont tous rentrés et les oiseaux sont réparables et il y a eu deux boches descendus, surs, et sans doute 2 Heinkel qui ne rentrerons pas chez eux.

            Aujourd'hui VILLEY et CASENOBE sont à BOURGES chercher des Taxis et j'attends GERARD, CARRERE et COISNEAU qui doivent en amener d'autres encore. Il nous en faut, il nous en faut ! Il y en a tant en face …

20 Mai 1940 – Quelques missions de couverture. R.A.S. , sauf quelques éclatements de D.C.A. entre VITRY-le-FRANCOIS (la ville martyre, près de la moitié détruite et incendiée par ces sauvages ! -) et CHALLONS ? Rien vu dedans.

            Et puis, il est arrivé à notre "mauvais berger chef" (BLANC est ainsi nommé because son terrible esprit critique, lequel a bien des occasions de s'exercer…) une petite aventure qu'il va narrer de la plus belle plume alerte :

            La mission de choix " chasse libre", deux patrouilles simples, une de la 3 l'autre de la 4.

            Dès le départ GUILLOU et DIETRICH abandonnent, nous ne sommes plus que trois après un peu d'hésitation, la patrouille légère de la 4 me prend comme chef de patrouille. Un magnifique nuage sur la montagne de REIMS nous protège des surprises venant de plus haut. Nous découvrons guidés par la DCA un He 111 qui semble faire de l'observation. Un patrouilleur me le signale et suivi de son collègue prend de l'altitude. Je suppose qu'ils prennent l'initiative d'une attaque par l'avant, je reste a coin de mon nuage pour arrêter la fuite de l'ennemi, attente très longue, je m'approche pour voir ce qui se passe, enfin je vois un Curtiss attaquer, mais on sent que personne ne s'est compris. Le He 111 hésite, puis juge plus prudent de retouner chez lui. BAPTIZET et moi le poursuivons, BAPTIZET dans la queue, je fais diversion en attaquant plein travers. Je perds le 111 et BAPTIZET dans les nuages.

            Au retour, je vois des éclatements de D.C.A. et au milieu 9 He 111 par patrouilles de trois. Deux passes par l'avant, un long tir par l'arrière. La DCA tire au dessus de moi, j'en déduis qu'il peut y avoir par là quelques chasseurs, protection de ces He 111. Je rentre ! Tout le monde est rentré. Impression d'une mission mal réussie.

                                                                                              - BLANC -

 

24 Mai 1940 – Depuis deux jours, il y a un boche qui vient reconnaître le terrain à l'aurore. Ce matin, il y a eu une patrouille à l'aube : moi-même avec PAULHAN et BLANC. Décollage 4 H 45, dans la brume matinale. Lever du soleil, qui vous éclaire en dessous et vous éblouit quelque peu. Si le boche arrivait, il faudrait se laisser "monter du soleil", pour qu'il ne nous aperçoive pas ! Vu une patrouille triple du I/5 qui décolle peu après nous. A 6 H 20 la voiture du groupe donne l'ordre de fin de mission. 25 minutes avant l'horaire prévu sans raison apparente. Atterrissage. Les pleins à la soute. A 6 H 35, le boche DO 17 passe pépère à 5000 où nous nous trouvions tout à l'heure. Je ne suis pas à prendre avec des pincettes.

            Dans le courant de la soirée, une belle mission de chasse libre en force sur la vallée de l'Aisne. Mais pas le moindre teuton en l'air, à ce moment-là.

25 Mai 1940 – Ce matin, une mission de protection. VILLEY et DIETRICH n'en sont pas revenus… Un Potez travaillant à vue sur les axes au Nord de RETHEL. Tout le groupe en l'air. L'Escadrille aux étages élevés, assure la protection du dispositif. Décollent en 3 patrouilles : de bas en haut : Capitaine GUIEU et Commandant ROZANOFF, puis VILLEY et DIETRICH. En haut PAULHAN, CASENOBE et GUILLOU. Le Commandant ROZANOFF abandonne pour ennui d'hélice. VILLEY et DIETRICH viennent alors se joindre à moi en patrouille simple. La mission se passe bien ; mais nous sommes entourés… et signalés par quelques tirs de D.C.A. boche, juste au Nord de RETHEL. Comme c'est répugnant de songer que toute cette vermine germanique s'est déjà installée pour nous faire du mal sur ce coin de terre de France que nous connaissons si bien, nous les anciens Rémois, les villages y brûlent.

 

            Après la mission, tout le dispositif s'en retourne … trop lentement, dans nos lignes, CASENOBE qui est tout à fait en haut a vu se rapprocher 3 puis 2 points noirs : 5 Messerschmidt qui foncent et nous rattrapent; CASENOBE signale en vitesse à PAULHAN l'attaque ennemie et dégage le Lieutenant GUILLOU qui avait déjà l'un d'eux dans la queue. Virage pour faire face aux autres, il ne voit plus rien. PAULHAN poursuit un instant le premier qui passe en piqué tout près de moi et esquive en faisant des tonneaux lents en piqué ! puis piqué accentué avec 2 ou 3 Curtiss aux fesses. Le 8 de la Chapelle s'est joint à nous. Le boche redresse au ras des marguerites et fonce chez lui à belle allure. Je ne puis arriver à m'approcher assez pour tirer efficacement… SUIPPES où cela a commencé est déjà loin derrière nous. Nous franchissons le " no man's land " du camp de SUIPPES, en coup de vent. Je vois alors un Curtiss passer juste au-dessus de  moi avec un grand excédent de vitesse… et rattraper le boche. C'est VILLEY, tu vas l'avoir, tu vas l'avoir ! .. Je crois que dis cela à voix haute. VILLEY commence son tir à 50 m; Tout au but. Je vois ses incendiaires sur le boche. Celui-ci se met à fumer. Il va sûrement percuter d'un instant à l'autre … Mais voilà que peu à peu il gagne du terrain. Il prend lentement mais sûrement du champ tout en fumant…Qu'attend-il pour se poser. Bon Dieu ! Je vois alors DIETRICH qui était à main gauche remonter peu à peu, comme dans une course de chevaux … Il va dépasser VILLEY. Il est juste derrière lui. Tout d'un coup l'avion de VILLEY éclate en deux morceaux avec une explosion (50 m d'altitude). Cela tombe et l'un des morceaux brûle, cependant que sans savoir comment cela a pu se faire, je vois VILLEY projeté au-dessus de son avion…, son parachute s'ouvre, mais n'a pas le temps de se déployer, et le malheureux tombe dans un rayon entre 2 bois rectangulaires de sapins… Cela n'a pas duré 5 secondes. Le parachute, entièrement vient se poser à coté du pilote.

De la Chapelle a vu DIETRICH percuter VILLEY – Incompréhension-

Pour moi, j’ai cru à une attaque par l’arrière, brusque virage, rien. Je repasse sur le lieu

de l’accident. Je ne vois plus DIETRICH.

                 Je rentre avec le V de la Chapelle – Le soir aucune nouvelle de DIETRICH.

                 Le lendemain, nous apprenons qu’il a été retrouvé à 800 m à l’Est de MACHAUDT, dans son avion détruit, mais non incendié … et que lui était tué par balles … !

 Une énigme qui ne sera sans doute jamais éclairés.

                 Une grande tristesse plane sur l’Escadrille.

VILLEY n’était pas toujours commode et donnait parfois du fil à retordre. Mais c’était un beau diable et un fameux chasseur. Quelle perte pour nous ! Quant à la pauvre Marlène, on l’aimait bien. Et c’était un bon garçon qui promettait, qui avait un cœur d’or, un caractère parfait et qui faisait bien ce qu’on lui confiait.

Dans la journée que nous vivons, nous n’avons plus le temps de nous appesantir. Nous ne parlons pas trop des disparus, mais leur souvenir demeure, et leur vie montre la voie à ceux qui après eux prennent le flambeau…

 

28 Mai 1940 – Hier, je suis allé à MACHAUT , avec TRUHLAR , CASTELAIN et le M.O . CAPOUILLET (armurier) VILLEY a été enterré, le soir à côté de DIETRICH , au cimetière de CAUROY (12 km Ouest de VOUZIERS).

Aujourd’hui, on s’est mis à faire des patrouilles d’alerte renforcées, les pilotes dans leurs avions pendant deux heures… vers 19 heures, passe un DO 17 culotté, à 2000 m il a dû voir, du terrain malgré notre camouflage, tout ce qu’il a voulu.

Le 4 a décollé (qui en a descendu un ce matin), mais n’a rien vu. PAULHAN a opéré de même… Nous avons vu du sol les patrouilles foncer vers l’Est, cependant que le boche décrivait un cercle à main gauche et s’en allait vers VITRY-le-FRANCOIS.

S’il est rentré chez lui, comme probable, nous recevrons sans doute sous peu, des visites déplaisantes…..

 

29 Mai 1940 – Le régime des alertes renforcées continue vigoureusement, du matin jusqu’au soir. A 15 heures on voit la voiture du Commandant foncer vers la patrouille de la 3 (Capitaine GUIEU – Commandant ROZANOFF , V. COISNEAU)

« Le Henschel est vu dans le secteur au Sud de RETHEL, vous l’attaquerez et la patrouille de la 4 assurera votre protection ». Parfait, 2 minutes plus tard les 2 patrouilles prennent la direction du secteur. A vive allure, 20 minutes plus tard, arrivée là-bas. Rien sur RETHEL. On prend la direction d’ATTIGNY – Rien…. Lorsque, tout à coup, je distingue un point noir au milieu des nuages. Battement de plans. Il est vers 1600 m à 5 ou 6 kms dans ses lignes. On se rapproche à vive allure au milieu des falaises du cumulus bus… La 4 nous perd de vue et restera sur RETHEL. !! Et on débouche sur le boche qui pique au sol en lâchant une fusée à 4 feux rouges. Immédiatement ce sont les attaques successives. Le Commandant ROZANOFF, voyant que la 4 n’a pas suivi reste en protection. Les 2 malheureux Curtiss de COISNEAU et de moi-même  crachent le feu pour des prunes.

Je fais plus de 6 passes. Je vois les incendiaires éclater sur le boche, je le vois fumer bleu à plusieurs reprises. Rien à faire. Je l’abandonne, suivi de COISNEAU 2 à 3 kms. à l’Ouest de CHARLEVILLE  n’ayant plus rien dans ma seule mitrailleuse de capot qui a bien voulu fonctionner et mes plans enrayés et à moitié vidés.

Retour en rase mottes. Au passage, je lâche vers LAUNOIS une giclée des plans sur un motocycliste boche qui venait vers moi sur un bel élément de ligne droite. Les incendiaires éclatent sur la route et il se fout dans le fossé les 4 fers en l’air. Je n’insiste pas. Et je franchis les lignes vers RETHEL, après avoir remarqué que déjà ils se fortifient par là : un beau fossé antichar, perpendiculaire à la route, au Sud de LAUNOIS.

Retrouvé la protection vers MOURMELON . Retour au terrain. J’ai 3 balles dans les plans. Nettement pas affectueux ce Henschel. Il faudrait du canon pour descendre ce taxi – blindé et qui ne veut pas prendre feu avec son moteur à l’huile leurée .

RESULTATS : le boche a sûrement eu «  les foies « . Il a interrompu sa mission, ce qui a bien fait plaisir aux braves biffains de la D.I. en ligne. Mais il n’a pas été descendu et on s’est donné beaucoup de peine pour pas grand chose.

Le soir, nous apprenons qu’une batterie de 13, 2 en a descendu un non loin de là… !!

Et CASENOBE , au retour qui me demande spirituellement : Mon Capitaine, que diriez-vous d’une campagne de tir à SAINT-LAURENT de la SALANQUE ? – Je ris et feins de croire que s’il parle de SAINT-LAURENT , c’est parce qu’il est de SALEILLES. Et dans tous ces patelins sévit l’accent catalan.

 

30 Mai 1940 – Autre histoire de Henschel ! Après une protection sans histoire, à l’intérieur, on nous propose une promenade vers RETHEL , CASENOBE sourd de radio rentre avec sa patrouille. Temps crasseux, navigation chasseur, canal voie ferrée. Très occupé à regarder ma carte pour ne pas me trouver de l’autre côté de l’Aisne. Je lève la tête pour voir un petit avion pas loin. Un virage puor me mettre derrière lui, il en fait un  lui aussi. Je fais le dégouté en virant vers nos lignes, puis je reviens. Il manœuvre encore. Perdant patience je fonce sur lui, l’attaquant par dessous, je lui l=âche une bonne rafale, cela à 400 m d’altitude, je plonge pour passer les lignes en rase mottes, cette descente me paraît durer une éternité, je m’attendais à un feu nourri des mitrailleuses et canons du sol.

En descendant, je vois me deux équipiers, restés de l’autre côté de l’Aisne, assurant ma protection, ce que j’ai appris par la suite. Moi j’ai pris ça pour une protestation et me suis abstenu de recommencer. Le Commandant ROZANOFF sous chef de patrouille me dit avoir vu des « douteux ».

 

31 Mai 1940 – Le sous-lieutenant TREMELO reprend la rédaction du journal.

 

Le Commandant ROZANOFF est allé chercher à BLENNES un ME109 qui s’est posé hier à la nuit, paumé. Il l’amène au terrain pour faire les pleins. Un maquillage sommaire, le naturaliste français. Le Commandant le conduit à ORLEANS. Pour ce voyage il est escorté de deux Curtiss dont l’un est piloté par CASENOBE, dont les yeux birllent à la pensée de cette ligne droite.

 Le soir couverture d’un débarquement de troupe secteur
  CHALONS , VOCANCY, BERGERE les VERTUS. Le capitaine emmène le dispositif avec le sous-lieutenant RUBIN, Caporal TRUHLAR , Adjudant PAULHAN , sous-lieutenant GUILLOU, Sergent CARRERE, sous-lieutenant BLANC, sous-lieutenant GERARD, Sergent COISNEAU. Les observations du Capitaine sont laconiques. « Exécuté, relève par des Hurricans – R.A.S. »

 

Juin 1940