20 Mars 1940 – MARIGNANE !

Incroyable mais vrai, nous sommes ici depuis le 24 février … Au repos … Le Groupe était fatigué, n'est-ce pas … Il avait besoin d'un changement d'air ..! Et puis il y en avait tant d'autres qui espéraient rééditer les exploites des " DIABLES ROUGES " en venant prendre leur place sur le terrain de XAFFEVILLERS …Ils ont vite " compris " les Morane 406 du Groupe de Chasse 1/2 (les Cigognes) le jour de l'arrivée, pas mal se sont enlisés, d'autres se sont arrêtés le nez au sol … la queue impudiquement levée, sans doute pour narguer 2 Heinkel III qui survolaient comme par un fait exprès le terrain… pile au bon moment – Depuis on attend des exploits qui ne sont pas encore venus. Mais ne soyons pas mauvais avec les petits camarades ! – On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a … et avec des Morane on peut peu, suivant une formule un peu usée.

Le départ de " RAMBER " a été précédé d'adieux que je qualifierais volontiers de déchirants because le fameux voile que j'ai souvent préféré tirer sur les exploits des D.R. (=DIABLES ROUGES) pour les non initiés. Tous les patelins de la région : XAFFEVILLERS, ROVILLE aux CHENES, SAINT MAURICE, sur MORTAGNE (n'est-ce-pas Sébastien) RAMBERVILLERS voir même NANCY se sont soudain trouvés peuplés de "grâcieuses" d'âges et de sexes variés, mais dont les pleurs étaient unanimes … chagrins d'amour, désolation, envie … les Diables ne parvenant sans doute pas à masquer leur joie intime d'aller se mettre au vert sur la Côte d'Azur. Remarquez bien que ce que j'écris ici est une pure instruction de l'esprit … pas trop éloignée sans doute de la vérité, car je vois déjà quelques beaux masques se récrier avec énergie… Depuis ils ont un peu déchanté les Diables, et je dirai pourquoi tout à l'heure.

            Trois patrouilles ont quitté XAFFEVILLERS :

            Cne GUIEU                    Adj.Ch. CRUCHANT          Adjt. VILLEY

            S/Lt. GUILLOU              S/Lt. CUNY                         S/C CASENOBE

         Adj. PAULHAN                Sgt DIETRICH                     Cal TRUHLAR

         (Adjudant PAULHAN au Groupe depuis le 22 Février)

 

Le Commandant ROZANOFF fermant la marche pour recueillir les égarés – mission non remplie d'ailleurs puisqu'il atterrit bien avant CASENOBE, lequel conduisait la patrouille de VILLEY (arrivé en retard) un grand coup de réveil en panne opéra un regrettable écart de trait bleu … et acheva de se couvrir de ridicule en roulant volets dehors sur le terrain de BRON où le Groupe a fait escale.

Arrivée normale dans l'après-midi à MARIGNANE. Quel changement avec notre bled… des avions modernes dans tous les coins, un stater, une sanitaire de piste, un sens de roulement et puis l'étang de BERRE, la lumière du midi et la poussière … nous n'en avions plus vu, ni avalé depuis REIMS.

 

Ici on nous a dit : " Repos " - Effectivement on s’est " reposé " pendant 5 ou 6 jours … les pilotes et les Officiers faisant biquotidiennement la route de MARSEILLE à MARIGNANE, encombré … (nos braves chauffeurs, hommes de l’Est et du nord sont sidérés de voir les tramways doublés à gauche et les multiples infractions au code de la route, observées d’un œil paterne par des agents en casque et masque blancs, qui discutent le coup  " avé la petite " sur le bord du trottoir, mais bien vite ils "comprennent " et abaisseront le temps du trajet de 1 heure 1/4 à 45 minutes …) Mais ce n'est pas tout, ça n'est pas terrible pour ces Messieurs les Pppp…ilotes - La mécaniqu e, elle apprécie le repos, c'est-à-dire qu'elle en met un de ces vieux coups … remise en état intégrale des taxis, peinture, vérifications etc … - Pas de lits, nourriture pas épatante, pas de liberté. Déjà on regrette notre bled – (Le patron ne parle pas pour lui – il loge dans sa famille)

Où est la popote présidée par l'Adjudant-chef CRUCHANT ? Où sont les chères habitudes Vespérales des D.R. … ?

Cela reviendra disent les Diables – Dès que nous serons de nouveau surun terrain à nous. On " remettra ça " que ce soit en SYRIE ou dans l'Est … ou même chez les Gretchen - Les pilotes eux aussi ont déchanté – Ils participent à la défense des points sensibles de la Méditerranée … sous forme d'alertes rivant les gens au terrain dans l'inactivité depuis le lever au coucher du soleil … Il en est qui croient encore à la D.A.T. et qui pensent qu'on peut intercepter un taxi qui passe à 6000 m sur vos têtes, ou qu'on peut disloquer une formation de bombardement qui, a première fois, passera comme elle voudra … - Du moins, que dis je ils ne le pensent pas, mais ils se mettent à couvert, vis à vis des échelons supérieurs – c'est ainsi qu'on mécontente le militaire - Et puis on a fait, comme du bon vieux temps de REIMS, des exercices avec le bombardement  (ce qu'il y a du bombardement dans le Sud Est de la FRANCE) , avec le G.A.O. - ( ce qu'il y a de pilotes qui sont affolés à l'idée de piloter les succédanés du Potez 63) Tous exercices en général peu réussis …

Résultats :  Zéro ou plutôt si, VILLEY est victime d'un cheval rétif qu'il ne peut arriver à maîtriser : le 19 de CRUCHANT qui en fin de roulement à l'atterrissage fait un cheval de bois et efface ses roulettes (VILLEY rentrait de permission le matin même … sans être mauvaise langue)

Et puis, on a fait quelques tirs sur manche … avec les péripéties habituelles :

manche à la mer, manches introuvables, biroutiers se vadrouillant au ras des nuages.

Pour faire les gandins à MARSEILLE ou en famille, certains membres de l'Escadrille ont suivi le mauvais exemple du patron et ont coupé leur barbe ; je livre leurs noms à votre réprobation : TARROQUE (il est vrai qu'en fait de barbe, c'était plutôt un bouc, il ressemblait à King-Kong) , VILLEY, CARRERE , TRUHLAR, METZ … Ils ne sont pas plus beaux, mais ça gratte moins mon Capitaine " (les durs sont le sous-Lieutenant GUILLOU et le Grand CRUCHANT) (Le verbe gratter doit-il être pris dans le sens intransitif ?)  10 bouteilles à chacun d'eux. Et puis l'Escadrille s'est enrichie de nouveaux pilotes que je présente ici :

L'Adjudant PAULHAN, un ancien du G.C. 1/4 chef de patrouille averti spécialiste des coups durs dont il se tire avec adresse,

Le Sergent BALLIN, jeune homme agréable qui se nommera bien entendu Mireille. Il pris en main la question des parachutes qui s'étaient anémiée avec CASENOBE.

(Ce CASENOBE …. quelle couleuvre ..) 

- Le sous-Lieutenant BLANC, " pilote dont l'éloge n'est plus à faire "

  (dixit le C.I.C. de CHARTRES) – 3.000 heures de vol et des poussières.  Grand as de l'acrobatie etc … Je m'arrête pour ne pas le faire rougir –

Du reste il a sans doute à se perfectionner dans son métier de chasseur…  quoique lorsqu'un boche l'aura dans les fesses … Je me souviens de ce qui m'est arrivé à 4 reprises successives … Il est vrai que j'avais un 6 mitrailleuses, plus lourd que les "4" mais c'est là une mauvaise excuse.

- le Sous-Lieutenant GERARD )

- le sous-Lieutenant RUBIN      ) frais émoulus des EOA. de l'Ecole de l'Air

Je ne dis rien d'eux encore … leur  réputation sera à confirmer.

Enfin le Commandant d'Escadrille (qui veut en passant remercier CRUCHANT … il sait bien pourquoi et qui remercie ses "DIABLES ROUGES" de ses 3 ficelles qu'il leur doit …) est fier de pouvoir enrichir ce journal de marche d'encore un peu de gloire : … les dernières citations de ses "DIABLES – avec émotion il a lu celle de SAILLARD qui depuis son envol du 22 Novembre est plus que jamais présent à l'Escadrille. 
                             
      - GUIEU -

 
 

Citation à l'ORDRE DE L'ARMEE AERIENNE

-----------------------------------------

ORDRE GENERAL N° 13 du 22 Décembre 1939

 

Le Général d' Armée Aérienne MOUCHARD, Cite à l'Ordre de la

1ère Armée Aérienne :

Le Sergent S A I L L A R D  Pierre, Auguste,

du Groupe de Chasse II/4

"Jeune pilote plein d'allant qui a participé à de nombreux combats.

  Le 21 Novembre 1939, a pris une part active à la destruction d'un avion  ennemi abattu à vingt kilomètres à l'intérieur du territoire allemand.  Tombé glorieusement le lendemain après avoir tenu tête pendant plus de 15 minutes à sept chasseurs ennemis."

    --------------------

ORDRE GENERAL N° 19

du 31 Janvier 1940

 

L'adjudant Pilote V I L L E Y  Pierre du Groupe

de chasse II / 4

Excellent chef de patrouille hardi et adroit ; le 21 Novembre au cours d'un
combat contre plusieurs appareils allemands a réussi à abattre l'un d'eux.
(2éme victoire homologuée).

 

Le Sergent-chef Pilote CASENOBE Antoine

du Groupe de Chasse II / 4

Pilote ardent et courageux d'une magnifique audace. Le 21 Novembre 1939, au
cours d'une mission en territoire allemand a attaqué une patrouille de plusieurs
chasseurs ennemis et abattu l'un deux en flammes. Déjà cité pour faits de
Guerre. "

Ces citations comportent l'attribution de la Croix de Guerre avec Palme.

 

 

CITATION A L'ORDRE DE LA DIVISION AERIENNE

                                  --------------------

 

ORDRE GENERAL N° 13 du 4 Février 1940

 

Le Général de corps Aérien TETU, Commandant la Zone d'Opérations Aériennes Est

Cite à l'ORDRE DE LA DIVISION AERIENNE

 

l'Adjudant-chef   C R U C H A N T  Robert de la 3ème  Escadrille du Groupe de

Chasse 2/4

 

" Brillant chef de patrouille, pilote plein d'ardeur et de cran.
   Déjà cité pour faits de guerre. Le 4 Octobre 1939 au cours d'une mission
   aérienne à l'intérieur des lignes allemandes a réussi après un combat
   acharné à mettre en difficulté un avion de reconnaissance qui a du rompre
   le combat désemparé ".

 

Cette citation comporte la Croix de Guerre avec Etoile d'Argent.

---------

 

CITATION A L'ORDRE DE LA BRIGADE AERIENNE

 

ORDRE GENERAL N°  14 du 19 Janvier  1940

 

Le Colonel COCHET, Commandant les Forces Aériennes et Forces Terrestres

Anti-aériennes de la Vème  Armée

 

Cite à l'ORDRE DE LA BRIGADE AERIENNE

 

Le sous-Lieutenant Pilote CUNY Gilbert de la 3ème  Escadrille du Groupe de

Chasse II/4

 

"Jeune Officier plein d'allant et de courage. A participé à plusieurs combats
  depuis le début des hostilités. Le 24 septembre au cours d'un engagement avec
  la chasse ennemie, a aidé son chef de patrouille à se dégager d'une violente
  attaque. Le 8 Novembre 1939, a pris une part active à un combat contre un
   avion ennemi qui a été abattu.

 

Le Sergent Pilote C A R R E R E  Pierre de la 3ème Escadrille du Groupe

de Chasse 2/4

 

"Jeune sous(Officier plein de fougue et d'esprit d'initiative. A affirmé
  ses qualités manœuvrières au cours de nombreuses missions de Guerre, parti-
  culièrement en prenant part à un combat contre un avion ennemi le 8 Novembre
  1939 et en participant à la protection d'une patrouille amie menacées par 7
  adversaires le 22 Novembre 1939."

 

Ces citations comportent l'attribution de la Croix de Guerre avec étoile de bronze.

 

……………. un arrosage " sanglant " en perspective .  .  .  .  .  .  .

 

28 Mars 1940 -Me voici assez embarassé et il y a de quoi, écrire quelques lignes sur un déjeuner après avoir lu les pages qui précèdent et qui relatent les exploits (qui n'en sont pas pour les " DIABLES ROUGES " puisqu'ils en sont coutumiers, mais qui me font ouvrir en grand les yeux et mes oreilles de " jeune ", moi qui en fait de bagarres n'aie eu affaire qu'aux instructeurs de VERSAILLES -ceci dit sans méchanceté - est particulièrement malaisé.

 

            Arrivé donc à l'Escadrille depuis peu, le chef d'Escadrille me confie une lourde tâche : raconter spirituellement la réception de la marraine d'Escadrille visitant ses  " DIABLES " au repos, et le déjeuner qui suivit. je sens malgré tout que cette tâche est un peu lourde pour mes jeunes ailes.

Ceci dit, au fait.

Dès le matin, toute l'Escadrille s'est parée pour recevoir sa marraine, qui se fait un peu attendre comme il se doit. Les  " DIABLES ROUGES " se sont faits une beauté et la matinée se passe à remonter des nœuds de cravate fugitifs.

La marraine arrive enfin accueillie par le Chef des  " DIABLES ROUGES "

Nous autres attendons sagement dans la salle d'Escadrille, attention " la voilà ". un dernier coup de cravate, tout va bien.

Pour ma part je suis un peu ému (je ne connais pas encore la marraine ou plutôt la marraine ne connaît pas encore tous les Diables puisqu'il vient d'en arriver quelques uns.) Tout se passe très bien, la marraine est charmante pour tous, le Prince Consort qui déballe quantité de bouteilles de champagne est bientôt l'objet de soins attentifs de tous.

            Après un arrosage général où la marraine se charge de remplir les verres de chacun, on se met en route pour le restaurant qui répond au nom de " Château ", c'est toute une promesse. On entasse les jeunes dans le fond le Prince Consort se met au volant (il parvient - O honte - à nous donner des sueurs froides) Débarquement général au château ; pressons - nous, nous sommes en retard ; pas de chance la patronne nous accueille d'un " déjà " expressif ; les fleurs ne sont pas mises sur la place. Tant pis, d'ailleurs avec une telle assemblée, la table ne peut être que belle.

            Tout le monde s'assied - VILLEY qui apporte l'apéritif sous forme de bouteilles de différentes couleurs se voit menacé des foudres du Capitaine ROZANOFF pour qui un déjeuner ne serait pas déjeuner s'il n'était précèdé d'un apéritif type " cocher de fiacre " agrémenté d'un " Hoch " puissant (auquel la marraine s'associe selon ses possibilités). Quelques essais et le déjeuner commence. (Je ne vous parle pas du menu, il sera joint à ce cahier)

le Sergent-chef METZ chargé traitreusement de veiller à ce que le verre de la marraine soit toujours correct (car s'il est correct de vider un verre, il n'est pas correct de le laisser vide), remplit religieusement son devoir sans oublier son voisin de droite et lui-même. (ce en quoi il est pris violemment à partie par Marlène qui de son côté commence à prendre pourtant des couleurs).

            Tout se passait très bien ; c'est alors qu'un coup de gueule me vise personnellement en temps que jeune. Je rentre la tête dans les épaules.

Le Capitaine ROZANOFF veut une chanson, RUBIN se récuse timidement, allons-y, il faut relever l'honneur des jeunes, malheureusement le Capitaine ROZANOFF connaît ma chanson mieux que moi et l'impression que je produis est assez terne. 

La marraine a écouté peut être sans ravissement, mais avec un intérêt (peut être feint) ; j’oserai même dire qu’elle chantait le refrain.

            Le Prince Consort est bien entouré, l’intention est évidente ; le Chef des Diables et le Capitaine ROZANOFF veillent à ce qu’il ne manque de rien, surtout au point de vue boisson, d’ailleurs cela a porté son effet, le voici qui s’échauffe et qui chahute assez violemment avec le chef des Diables, mais tout rentre dans l’ordre, la marraine a élevé la voix et il apparaît qu’elle veut entendre d’autres chansons. Elle s’associe au Capitaine ROZANOFF qui en laisse aucun répit aux jeunes ; je dois dire qu’elle sera servie correctement, car le déjeuner se terminera dans une débauche de chansons gaillardes, que mes chastes oreilles ont oublié et que ma chaste (elle aussi) plume se refuserait à écrire.

Parmi tout cela il convient de signaler le leit-motiv du Capitaine ROZANOFF, qu’il a accomodé à toutes les chansons, mêmes celles de TRUHLAR qui semble-t-il n’était guère faite pour s’y prêter. Le Capitaine ROZANOFF doit avoir un pouvoir de persuasion étonnant, ce que je me suis laissé dire que la Marraine au cours de ses rêves répétait distinctement des phrases assez singulières, où il était question de mirabelles et de pruneaux ;… Et chose étrange, même éveillée ces mots lui revenaient naturellement aux lèvres – est-ce obsession ?

Mais le vin a produit son effet, au dessert le Prince Consort nous chante la sienne, soutenu fortement par la marraine, sa chanson est aussi correcte que les précédentes ; tiens ! cela devient grave tout à coup. Le Capitaine ROZANOFF et le Prince Consort deviennent tendres et se congratulent chaleureusement Oh !Oh !

Voici maintenant quelques airs d’accordéon dont les refrains sont repris en chœur. Allons, l’ambiance y est, voici les cafés et les fines ; l’heure a tourné, il va falloir rentrer ; le retour à l’Escadrille se passe normalement ; tout le monde est réuni pour vider les " Magnum " du Prince.

            Mais il se fait tard, la Marraine doit partir, après un dernier " aurevoir ", elle quitte l’Escadrille lui laissant une journée de joie, que tous les " DIABLES ROUGES " ne sont pas près d’oublier.

- GERARD -

 

            Mon nouveau filleul a été si bavard que son charmant laïus se passe de commentaires de la part d’une marraine qui reste franchement émue de l’accueil de ses Diables. Ils sont tels que mon cœur les souhaitait et ce premier et chaud contact me laisse espérer d’autres revoirs … d’autres refrains que ma mémoire fidèle enregistre consciencieusement. Régis a perdu son pari ! Je n’ai pas rougi ! et j’espère que mes Diables n’auront pas à rougir de leur marraine.

Un grand coup de sentiment pour finir. Je mets ici toute mon affection pour mon Escadrille et mon profond attachement à tous mes chers diablotins.

     - ROUSSEAU

 

Avril 1940