10 Novembre 1939 – Bravo CRUCHANT ! Vous savez en quelques lignes … pas si fantaisistes que cela … dire des vérités vraies".

La mécanique à l'Escadrille, peut être assurée que tous les pilotes pensent comme vous en dépit de leurs airs désinvoltes de ne pas y toucher. Comme je suis de meilleure humeur j'attendais une autre mauvaise occasion pour ressortir des … mettons sentiments ou ressentiments maintenant assoupis.

Et maintenant, parlons un peu de ce qui s'est passé hier.

Hier donc, il y avait au Nord de BITCHE, une belle protection. Une patrouille simple et deux patrouilles légères de la 3 devaient décoller. Au départ embourbement de 2 avions, mise en pylone de 2 autres. Si bien que, finalement décollèrent seulement le Lieutenant GIEU avec CRUCHANT et le sous-Lieutenant CUNY –

CARRERE vient ensuite rejoindre la patrouille avec l'échelon de renfort de la 4e Escadrille.

Vers 13 H 17, je signale par radio à CRUCHANT un D.O. 17 entrant en France, accompagné de 2 Messerschmidt. La patrouille haute de la 4 (adjudant PLUBEAU) doit l'apercevoir aussi, car elle prend de l'altitude. Les deux chasseurs Boches font demi tour. Presque immédiatement  après le feu est ouvert à environ 400 m derrière le Dornier par l'Adjudant PLUBEAU – Immédiatement le bombardier pique en virage à gauche venant vers ma patrouille – j'aperçois les incendiaires éclater sur ses plans, donnant l'impression de rafales de mitrailleuses tirées par des mitrailleuses du bord … L'avion arrive ainsi à la hauteur de ma patrouille qui s'engage à son tour – Il ne flambe pas de manière apparente. IL exécute une dernière passe, suis dépassé par PLUBEAU qui poursuit son tir – Le sous-Lieutenant CUNY, CRUCHANT, CARRERE s'engagent à leur tour. Je tire deux autres rafales et vraiment je n'ai jamais vu d'aussi près les croix noires? Il faut dégager au dernier instant pour ne pas entrer dans le Fritz dont un trou sous le ventre laisse échapper de courtes flammes. Et tout le monde descend à ses trousses – On se frise les moustaches – C'est la corrida dans toute sa splendeur – Un homme saute en parachute, je vois aussi un parachute descendre en torche, sans distinguer qu'il y a quelqu'un au bout – puis les ailes se séparent du fuselage en vrille, sur une explosion –CRUCHANT qui est juste derrière passe au milieu des débris – Il a l'impression un instant que subitement il est en face de 2 avions mais revient de son erreur rapidement … L'avion percute au sol 5 km au Nord de BITCHE. Une fumée noire s'élève de ce bois, continue à monter dans le ciel, cependant que l'homme là-haut descend sous son parachute tout blanc. Je pique vers lui pour le canarder, car il va sans doute tomber en territoire Boche. Il se balance lamentable pantin, au bout de ses ficelles. Au dernier instant, je suis dans l'impossibilité physique d'appuyer sur ma détente

… Et je dégage.

Après cette échauffourée, les patrouilles dissociées, mettent très longtemps à se regrouper.

Je songe, en rentrant, malgré ma joie à ce tableau de ce bel avion disloqué en flammes …

Je songe à la mort des trois membres de son équipage "Le pilote m'a dit le Capitaine ENGLER- Un homme beau, grand, blond, bien habillé – Deux balles dans la tête, brûlé superficiellement … spectacle attristant dont l'image m'a empêché de dormir.

Je comprends bien – Mais c'est la guerre, on joue la règle du jeu – Il faut qu'il en reste – C'est laid et en même temps c'est merveilleusement beau.

Ce qui est alors assez moche c'est la suite, le retour au sol, l'arrivée de CRUCHANT et de moi-même au P.C. où ces messieurs d'en face nous regardent par en dessous, comme des troubles fêtes.

                                                                                              - GUIEU-

Commence alors entre les deux escadrilles un discutage de coup où des paroles un peu amères sont échangées, où beaucoup encore peut être animés par la fièvre du combat qui vient d'avoir lieu, se laissent aller à des mots d'où la bonne camaraderie est parfois exempte.

Tout en reconnaissant la belle part de PLUBEAU, il serait souhaitable que l'avion soit attribué non pas à un pilote, ni à un groupe de pilotes, mais à tous ceux qui ont tiré dessus.

Petit incident regrettable, qui, pendant quelques jours jettera une ombre néfaste sur la vie des deux Escadrilles.

10 Novembre 1939 – Ce matin, CRUCHANT, CASENOBE et CARRERE ont décollé sur alerte sur un bombardier ennemi tiré par la D.C.A. – Haute altitude. Mais dans l'immense ciel, ils ne l'ont pas retrouvé, malgré le grand écarquillement de leurs yeux perçants (les jeunes) ou exercés (CRUCHANT), leur pigeon, quoi-qu'ils en soient passés bien prés … dit un poste de guet.

Cet après midi au retour d'une mission de protection au Nord de BITCHE, VILLEY aperçoit des tirs de D.C.A., au Nord des Etangs puis en direction de METZ. On fonce, on les écarquille, mais pas plus de veine que ce matin.

Quand aurons nous de nouveau notre occasion … ?

12 Novembre 1939 – Venus au terrain en visite – prise d'armes - … du Président du conseil, du Ministre de l'air, des généraux VUILLEMAIN, TETU, d'HARCOURT et d'une grande quantité d'Officier Adjoints.

Remise :

- au Général d'HARCOURT de la plaque du grand Officier de la Légion d'Honneur

- au Capitaine BORNE de la citation à l'ordre de la Vème Armée,

- au Groupe, de la Croix de Guerre à l'ordre de l'Armée,

- à l'Adjudant VILLEY                        )           de la Croix de Guerre à l'ordre de

- à l'Adjudant-chef CRUCHANT        )                            la division

- au Sergent-chef CASENOBE           )

- au Sergent DIETRICH de la Croix de Guerre à l'ordre de la Brigade

Journée faste pour l'escadrille – De passage parmi nous le Commandant HUGUES et le Sergent LEGRAND du  Groupe 2/5 – Beaucoup d'ambiance au déjeuner à l'Escadrille – La jeune Marlène est nettement dans un état anormal – C'est d'ailleurs charmant et TARROQUE en profite un tout petit peu, ce soir les 4 Diables vont à RAMBER "fêter ça"…

Tirons un voile
et
Honni soit qui mal y pense

Le 12 Novembre 1939 -

ORDRE GENERAL N°7

-Citation à l'Ordre des Forces Aériennes et Forces Terrestres contre Aéronefs

de la 5ème Armée – (Division)

Adjudant-chef Pilote CRUCHANT Robert

N° Matricule 2095 du Groupe de Chasse 2/4

"Chef de Patrouille courageux ; au cours d'une mission aérienne dans les lignes allemandes le 8 septembre, s'est porté au secours de ses camarades en péril réussissant avec eux à abattre deux avions ennemis."

                                                                             Le Colonel COCHET

F .Aé. 1° Bureau

N° 567 – 12/11/39

               ORDRE GENERAL N°8

 

- Citation à l'ordre des Forces Aériennes et Forces terrestres contre Aéronefs de la Vème Armée (Division)

Adjudant Pilote VILLEY Pierre

N° Matricule 558 du Groupe de chasse 2/4

 " Très bon pilote ; attaqué le 8 septembre au cours d'une mission aérienne dans lignes ennemies par un nombre supérieur d'adversaires a abattu l'un d'eux et contraint les autres à prendre la fuite. "

                                                                            Le Colonel COCHET

F .Aé 1° Bureau

N° 568 – 12/11/39

              ORDRE GENERAL N°6

 

- Citation à l'ordre des Forces Aériennes et Forces terrestres contre Aéronefs de la 5ème Armée (Division)

Sergent-chef Pilote CASENOBE Antoine

N° Matricule 5708 du Groupe de Chasse 2/4

"Excellent chef de patrouille, attaqué à deux reprises le 8 septembre dans les lignes ennemies au cours d'une mission aérienne a réussi à mettre en fuite ses adversaires supérieur en nombre et abattre l'un deux ".

                                                          

N° 568                                                                 Le Colonel COCHET

 

               ORDRE GENERAL N°9

- Citation à l'ordre des Forces Aériennes et Forces terrestres contre Aéronefs de la Vème Armée (Brigade)

Sergent Pilote, DIETRICH François

N° Matricule 2803 du Groupe de chasse 2/4

" Bon pilote ; au cours d'une patrouille de protection dans les lignes ennemies le 8 septembre attaqué par un ennemi supérieur en nombre a réussi avec ses camarades à mettre en fuite ses adversaires dont deux d'entre eux ont été abattus ;a ramené son appareil criblé de balles ".

                                                                           Le Colonel COCHET

F .Aé 1° BureauN° 570 –12/11/39

 

19 Novembre 1939 – 7 h 30 – "Dans quelques instant le "Matford " du Vaguemestre va m’emporter vers Nancy, première étape sur le chemin de VERSAILLES- Une D.M. stupide me rappelle à l’école pour un stage de quatre mois …

En pleine Guerre ! Et je n’ai pas encore mon Boche. 

"Diable Rouge ", si vous saviez avec quelle tristesse je vous quitte : vous étiez la plus ‘’chic’’ escadrille de France, et j’étais fier d’être parmi vous. 

Un seul espoir me reste ; celui de rejoindre le plus tôt possible, laissez-moi quelques Fritz pour fêter mon retour.

Au revoir les "DIABLES", A bientôt

Aspirant LE CALVEZ

 

21 Novembre 1939 – Jour d'allégresse – Les Diables ricanent car ils viennent de flanquer 2 Messerscmidt à la chaudière. Voilà bien longtemps que l'inaction avait abattu ces pauvres diables et d'un seul coup les revoilà partis et du bon pied espérons-le …

Donc, le 21 après midi 6 diables décollent pour une mission de chasse libre sur le secteur d'armée de 14H 45 à 15 H 10.

Ce sont :          Lieutenant GUIEU                               Adjudant VILLEY

Sergent-chef CASENOBE                  Sous-Lieutenant CUNY

Sergent SAILLARD                            Sergent DIETRICH

Sitôt décollés, nous entrons en liaison radio avec le sol : c'est le Lieutenant VINCOTTE qui nous parle. Cela marche à merveille. Nous restons en attente sur SAVERNE d'où l'on nous signale quelques ennemis que nous ne trouvons pas. A 15 h Max nous signale l'ennemi nous nous dirigeons rapidement à l'endroit indiqué et là, bonheur sans nom, nous la trouvons en personne de 2 Messerscmidt qui rentrent tranquillement chez eux. Aussitôt, battement des plans et tous à la curée. 

Pour ma part, je fonce tel un sourd, manette dans la poche et j'arrive le premier sur les deux salopards (Brave Pratt et Whitney …) merci ! Je prends le dernier et : Hop ! le Fritz en flammes à la chaudière. Je regarde alors d'autre boche ; il rejoint son camarade sûrement pas au ciel … mais en enfer. Les pôvres …

Sortis des mains des Diables pour tomber dans celles encore plus crochues des Diables de Lucifer. (Tant pis pour eux, ils n'auront qu'à demander des comptes à Adolf quand il les rejoindra). Au retour grande corrida ; pluie de tonneaux et discutage de coup. Ce brave "Marlène" croyait bien avoir été le premier à tirer sur le second Messerscmidt, mais après vérification c'est à CASENOBLE que reviendra le fruit du combat, le Lieutenant GUIEU, DIETRICH et SAILLARD ayant tiré après Lui et n'ayant fait que continuer un travail déjà bien commencé. 

Le sous-Lieutenant CUNY lui est morose, son moteur s'est montré rétif et ne lui a pas permis de prendre, part à ce combat, il a du ce contenter de voir cela de loin.

" Attention Messieurs les Fritz, les Diables qui n'ont pas encore leur pointu le veulent à tout prix. Gare à vos fesses "

-VILLEY-

22 Novembre 1939 – Journée de deuil pour l'escadrille – Ce matin SAILLARD n'est pas rentré au terrain.

2 patrouilles de l'escadrille :

Lieutenant GUIEU                               Adjudant VILLEY

                        Sergent-chef CASENOBE                  Sergent CARRERE

                        Sergent SAILLARD                            Sergent COISNEAU 
 

assuraient la protection sur HORNBACH – HILET à 6500 m et 7 000 m de 10 H 57 à 11 H 10, en renfort de la 4ème escadrille qui, depuis 10 H 50 protégeait une mission photo du 11/52. VILLEY ayant eu des ennuis de moteur est rentré au terrain après demi-tour du côté d'HERBEVILLERS. CARRERE a pris le commandement de sa patrouille.

Je n'ai jamais vu une mission aussi confuse. Quand nous sommes arrivés sur le secteur, une patrouille de la 4 était déjà engagée en bas contre des Messerschmidt – Le Potez a fait sa mission comme si de rien n'était … sauf quelques tirs de D.C.A. devant PIRMASSENS.

Moi-même j'ai aperçu sous moi, environ 800 m 2 avions que j'ai cru être le Capitaine BORNE et le Sous-Lieutenant CUNY. En fait, il n'en était rien, ce dernier n'ayant pas décollé – C'étaient donc 2 Messerschmidt – Vers 11H05 j'entends confusément dans ma radio qu'il se passe quelque chose – Et je vois 2 Curtiss que je prends pour mes équipiers piquer à ma gauche – Je les suis un instant mais ne voit rien – Et il y a la protection à assurer. Je remonte à mon étage. Là je découvre que je suis seul – J'y demeure jusqu'à 11 H 15 et rentre isolément au pigeonnier … Là il y a à la soute, CASENOBE, CARRERE et COISNEAU – CASENOMBE a un air extraordinaire… "Vous voulez donc vous faire descendre mon Lieutenant ? " Comment ça ? " " Vous êtes passé au milieu de 9 Messerschmidt qui ne vous ont pas vu mais il yen a deux qui me sont venus dessus. Je suis parvenu à me dégager vers 1500 m " Choc ! Emotion rétrospective …… Et SAILLARD ? Peu à peu le jour semble se faire ?

Ce sont CARRERE et COISNEAU que j'ai vu piquer sur 7 Messerschmidt – Pour être exact, ils se sont conduits comme deux jeunes chiens – CARRERE exécutant une passe inefficace sur le dernier d'entre eux, le loupant et disparaissant ensuite dare-dare direction le terrain … à 11 H 06 ou 07 …..

SAILLARD qui était mon équipier inférieur à dû me perdre dans le soleil et, se tenant peut être un peu loin de moi … a reçu sur lui alors isolé les 7 Messerschmidt (d'après des témoignages oculaires du sol) les deux autres étant peut être ceux qui sont tombés sur CASENOBE … Quant à moi je dois de n'avoir pas été attaqué sans doute à mon avantage d'altitude.

Les 7 assassins de SAILLARD ont mené le combat jusqu'à PHALSBOURG … Ils la voulaient leur vengeance d'hier … mais nous aurons la notre. SAILLARD a abandonné son avion en flammes sans doute vers 3000 m ou plus bas. Il n'a pu faire fonctionner la commande d'ouverture à main de son parachute, soit qu'il ait été blessé, soit que, plus probablement, il se soit durement " sonné" en sautant de son avion piquant en flammes à grande allure. Il est tombé au N.W. du petit village de QUATRE-VENTS près de PHALSBOURG, le 95 de CRUCHANT allant s'écraser au N.E. – Avion en miettes. Notre pauvre camarade avait de nombreuses fractures mais son visage absolument intact, plein de calme et de paix. Je ne veux pas ici tracer de panégyrique … mais je puis dire ceci : … et tous les Diables seront d'accord avec moi .. " " Nous ne l'oublierons pas, nous lui devons notre inestimable marraine – Il était timide … une jeune fille au milieu de nous … mais possédant le vrai courage qui consiste à vaincre la peur que nous avons tous ressentie – Et puis il faisait bien et vite tout ce qu'on lui demandait de faire – Il avait de la " race " – Prenez en de la graine vous, les jeunes qui lirez ceci.

 

24 Novembre 1939 – Obsèques à PHALSBOURG du Sergent SAILLARD.

 

27 Novembre 1939 – Le Lieutenant GUIEU et CASENOBE vont à REIMS assister aux obsèques du Lieutenant-Colonel Robert MIOCHE, leur ancien Commandant (d'Escadrille) d'Escadre – Tué en combat aérien à MONTREDY en attaquant un Dornier 17. Ils ont vu bon nombre des anciens camarades de REIMS – Nombreux sont ceux d'entre eux, bouillants d'impatience, qui envie leur place.
Une phrase classique : " Je me morfonds à l'arrière, je suis planqué furieux… et je voudrais bien être avec vous .. " Et nous qui pleurons ici pour avoir des pilotes.

 

Décembre 1939