3 Octobre 1939 - L'Escadrille a ses animaux familiers -

Ils sont deux, de même espèce, de races différentes et de sexes complémentaires-...

Il y a bien des choses à raconter sur eux - Ils se nomment tout naturellement PRATT et WHITNEY...!

- PRATT est une jeune, très jeune chienne que VILLEY nous a amené un beau jour dans le creux de sa main, peu après l'arrivée de l'Escadrille sur le terrein - Nous avons découvert lorsqu'il a ouvert sa large paume (sans barbe.. ?) une boule de poils noirs.
 

C'était tout petit, cela avait quinze jours d'existence. La race de cette femelle (il importait d'éclaircir ce point tout de suite) semblait être l'aboutissant d'une succession de croisements bizarres au hasard des bornes kilométriques, des poteaux télégraphiques et des coins de rue - Enfin on l'adoptât - On la fourra dans une boîte, on mit des chiffons dessus et on l'abreuva de lait, tant et si bien qu'elle se mit à grossir et à dormir à longueur de journées (comme VILLEY).

            Quelques jours plus tard, VILLEY - encore lui - s'amène un beau matin avec un jeune loulou tout blanc de 1 an " de race pure, mon Lieutenant, celui-là.." Ce jeune Klébard, immédiatement nommé Whitney, se mit à s'agiter dans tous les sens, prit le vent et se précipita d'emblée sur Pratt - Il se mit à chahuter la pauvre jeune chienne de 3 semaines, qui n'y pigea rien du tout - si jeune, sentir un museau vous passer entre les jambes de derrière et soulever toute l'arrière main dans un grand reniflement excité, ne doit être ni voluptueux, ni troublant, simplement gênant et encombrant - Ce doit être le raisonnement que se tient Pratt car elle prit du champ en roulant sur ses jambes (car elle ne marche pas, elle roule) et se mit juste à non portée des antérieurs de Whitney, qui tendant à la casser la ficelle qui le tenait attaché, dressé sur ses pattes de derrière, par des gémissements continus et une grande agitation, manifesta pendant de longues minutes un désir profondément ridicule devant une jeune chienne qui se drapa dans son indifférence, à l'abri des rires des pilotes de l'Escadrille ...consciente sans doute aussi de l'exiguïté protectrice de ses passages - Il faut dire aussi qu'elle plafonne à 7 ou 8 cm alors que le Whitney promène son business quelques 10 cm plus haut...

Il lui faudra savoir attendre.

 4 Octobre 1939 - L'Adjudant-chef CRUCHANT responsable de ce qui suit aura du attendre aussi ... enfin.

Une patrouille simple (Adjudant-chef CRUCHANT, sous-Lieutenant CUNY, Sergent SAILLARD) assure la couverture d'une zone à axe transversal SCHORBACH - RIMLING de 16 h 00 à 16 h 30 - à 16 h 00 relève - Je reconnais l'insigne de la 1ère Escadrille (Hirondelle, porte-bonheur ? peut être ?)

De 16 H 00 à 16 H 15 tenue du secteur - Lieutenant CUNY, le sergent SAILLARD tiennent très bien leur place dans la patrouille de combat - Patrouille de combat : marche d'homme ivre, savant cheminement de 3 avions entre deux points qui ne sont pas toujours les mêmes et invariablement fixés au départ - C'est clair - A 16 H 15 nouvel élément dans le ciel, un visiteur ? qui sait ?

Recherche en direction de PIRMASENS - En arrivant à PIRMASENS la D.C.A. nous tire. Ces alignements Géométro-Germaniques de points noirs n'ont aucun secret pour nous, même plus, le charme de l'imprévu ; nous nous retirons - Nous reprenons de BITCHE la direction de RIMLING sans avoir l'air d'y aller et personne ne nous empêche de croire que nous y allons - Je suis à 2000 m il est 16 h 28 quand j'aperçois un " aroplané " en direction de DEUX PONTS vers 2500 m. Rassemblement de la patrouille et nous prenons de l'altitude ; je m'approche"sur la pointe de pieds " le soleil avec nous - L'identification du " Pointu " faite je vais l'attaquer mais il m'a vu, et me sort un retournement comme il n'en faut pas faire, malheureusement je ne puis le tirer. Je vire en montant et je lui tombe dans le cul. Trois, quatre giclées et je suis sur lui, je dégage pour ne pas l'accrocher. Le Lieutenant CUNY et le Sergent SAILLARD sont au-dessus de moi.
 

Rassuré je reprends mon biplace (Henschel 126) plein arrière et le seringue jusqu'à 500 m d'altitude. Ses évolutions ne dépassent pas les trémoussements d'une fille soumise. Sans commentaires - Le mitrailleur me tire car je suis à sa hauteur - S'il serre les fesses, il sert aussi des armes. Je vise bien, il vise mal et je le vois s'affaisser. Il ne tirera plus. Une bonne giclée supplémentaire et je ne lâche qu'à bout portant. En dégageant j'aperçois un autre Renschel en direction de PIRMASSENS sous le plafond, mon élan me fait passer dans la crasse et je le perds de vue. Au sud de DEUX-PONTS j'aperçois mon premier Renschel au sol, avec un air penché. La " Frigolie " n'est pas un lieu de séjour pour les " DIABLES " et nous rentrons à moitié camouflés par la crasse et quelques tours moteurs tels qu'en donnent les Pratt et Whitney.

Quand nous quittons la formation de combat à PHALSBOURG, le sous-Lieutenant CUNY et le Sergent SAILLARD ont comme moi le sourire et viennent me le faire voir de très près à tour de rôle - Retour au terrain. L'Escadrille a eu son premier avion de Renseignements - Ne soyons pas " superstitieux mais "l'hirondelle " était un bon présage.

                                                                                  - CRUCHANT -

 

(Visite du Général Pierre WEISS)

" C'est ici qu'il faut chercher ce qui remplit tout le coeur : l'amitié et l'espérance - Affectueux souvenir à la 3/4 -

                                               PIERRE WEISS          7 Octobre 1939

 

8 OCtobre 1939 -

                        Triste journée - Pas de vols -

9 Octobre 1939 - La visite du Général WEISS, visite toute d'amitié a heureusement impressionné l'Escadrille. La verve, la facilité légendaires du Général ont un instant refait des hommes, des diables hirsutes, mais aux coeurs délicats. L'émoi de Marlène avait quelque chose d'indéfinissable.Cette visite en a fait une diablotine huppée.

La truculence des récits du plus affreux des diables : il a pour nom : VILLEY, quoiqu'il s'en défende, a été pleinement goûtée. Le plus affreux des diables se devait d'être un tantinet Rabelaisien.

                                                                                  - CRUCHANT -

 

10 Octobre 1939 - Un extrait du Journal de marche des "DIABLES ROUGES " part pour l'Etat-Major destiné à maintenir le moral de ceux de l'arrière. Comme l'on comprend cela. Pourvu qu'"ils tiennent ". Les correspondants des journaux à grand tirage sont là. Mimétisme étrange, qui égare la " comprenette " des diables, ils ont revêtu la célèbre tenue réséda du plus beau vert de gris... SSE. Opinion, opinion, quelle balourdise ne commettra -t-on pas en ton nom.

                                                                                  - CRUCHANT -

 

11 Octobre 1939 - C'est encore moi qui m'y colle dirait Toto Guérin - Je m'en excuse.

Un message surchiffré arrive au Lieutenant GIEU : demande d'accompagnement à vue ( innovation) d'un avion de reconnaissance pendant la durée de sa mission à l'altitude convenable par rapport à lui.

Mauvaises conditions atmosphériques - Rendez vous sur SAVERNE 1000 m avec un Mureaux - Une patrouille simple : (Adjudant-chef CRUCHANT, Sergent-chef CASENOBE, sous-Lieutenant CUNY) protégée par 2 patrouilles de la 2ème Escadrille du 1/4 menées par le Capitaine BARBIER et l'Adjudant-chef KESSE ; 

Deux chasseurs-nés - Deux rapaces. Nous trouvons notre Mureaux à SAVERNE sous le plafond (700 m) Au nord temps bouché.

Signes d'amitié échangés, nous nous mettons en route pour le Secteur, Mureaux et Chasse à même hauteur. Le temps nous force à descendre à 200 m environ.

Devant nous, des mamelons aux sommets noyés dans les nuages bas et reliés par la pluie. Un rideau. Je n'ai pas l'intention de m'engager là dedans, je m'en écarte un peu, le Mureaux semble en faire autant puis se reprend et fonce froidement dans la crasse. Je "fume" je ne puis l'accompagner. Il va sûrement ressortir près de là, aussi je me mets en virage avec ma protection. Non rien ! Je suis en rase-mottes ou presque. Je scrute vainement ce "rideau" qui s'est refermé sur mon Mureaux. L'objet de sa mission était la reconnaissance des ponts du Rhin, de LAUTERBOURG à STRASBOURG. Je décide d'aller m'y mettre en couverture. Peut être l'y retrouverai-je ? S'il a fait demi tour nous assurerons trente minutes de couverture et si l'initiative est malheureuse je me remets à la grâce des diables. Sur le secteur aucune activité aérienne ennemie ou amie. Je suis inquiet. Le Mureaux devrait être là. Le secteur est possible au moins dans sa partie Sud. LAUTERBOURG est dans la crasse et dans la pluie. A 17 h 10 je quitte le secteur. Retour par SAVERNE. Mon inquiétude est vite partagée par le Lieutenant GUIEU quand le Capitaine BARBIER et l'Adjudant-chef KESSE lui disent le déroulement de la Mission.

Le commandant de Groupe demande des nouvelles.                            - CRUCHANT -

 

Nous avons appris le lendemain la perte du Mureaux qui a été descendu au Nord de LAUTERBOURG. Attristant, mais je tiens à affirmer que CRUCHANT s'est très bien comporté. Le pauvre équipage du biplace a payé de sa vie sa méconnaissance du fonctionnement de la protection un certain manque de sens aérien (car l'on ne s'engage pas dans la crasse à 200 m. d'altitude en territoire ami, avec 8 chasseurs derrière soi alors qu'il y a des couloirs dégagés de nuages pour atteindre le secteur) enfin une insuffisance de précision dans les ordres ( "Un Mureaux sur SAVERNE à 1000 m à 16 h 30 - Prendre altitude convenable - Accompagnement à vue ")…Puisse leur sacrifice servir de leçon.

 

13 Octobre 1939 - Le Lieutenant GUIEU a dû  ce soir se fendre de 4 bouteilles à la popote, because UN SKETCH RADIOPHONIQUE qui, par la voix du Général WEISS, a porté au delà des frontières la redoutable réputation des "DIABLES ROUGES".

En deux mots, voici ce qu'a dit le Général WEISS :

 

"Braves gens de l'arrière, je suis allé quelque part sur le front rendre visite à nos chasseurs . Ce sont des sortes de surhommes qui montent un matériel de grande classe qui ont su prouver, en quelques 4 semaines de guerre, que la qualité l'emportait sur la quantité une fois de plus - (Et c'est bien heureux pour nous Français). Je ne pouvais mieux faire, pour vous mettre bien dans le bain, que d'aller puiser pour vous, ces éléments de cette causerie, aux plus pures fontaines de la jeunesse, de l'allant et de l'héroïsme… de l'espérance… Et c'est au G.C. 2/4 que je suis venu atterrir dans ma SALMSON . (Les routes sont bien glissantes en LORRAINE et il y a sur les bas côtés de gros tas de fumier que je n'ai jamais rencontré ailleurs au cours de mes voyages).

A cette Escadrille, les as m'ont été présentés : Adjudant B… (2 ou 3 victoires)- Sous-Lieutenant C… (1 victoire) - un tel… tant de victoires - MOI (c'est le commandant de l'escadrille qui parle) 1 victoire. C'est à cette Escadrille que se trouve le Sergent de la CH. ce jeune héros que les journaux vous ont rendu familier. Je résume ses actes valeureux pour que nous connaissiez la vérité. Ce nouveau GUYNEMER ayant à ses derrières une quinzaine de Messerschmidt de chasse allemande, subit pour une fois la loi du nombre. Son avion désemparé, il pique à mort, redresse au ras du sol, cependant que les flammes se font de plus en plus envahissantes - il pique vers la terre de France - Il voit les lignes françaises, sait qu'il peut alors abandonner son avion fou sans être fait prisonnier -Il donne tous les gaz au moteur, le cabre en montée à la verticale, et l'abandonne, la conscience tranquille… Il est tombé sain et sauf, 500 m dans nos lignes - Croyez-vous qu'il va s'arrêter là ? Pas du tout ! Il n'en a pas envie du tout (il est bien trop près des lignes) - Dès le lendemain, il rejoint ses camarades de combat - Dès le surlendemain, il se venge en descendant en flammes un Messerschmidt de chasse - Dès le lendemain du surlendemain, Monsieur le Ministre de l'Air le décore de la médaille militaire - Et maintenant, écoutez autre chose, braves gens de l'arrière:

- Je quitte ces bois où, dans des alvéoles souterraines dorment nos éperviers de proie et je me rends de l'autre côté vers la 3
e Escadrille (de l'autre côté du terrain) de ce Groupe de Fer - C'est l'Escadrille des "DIABLES ROUGES". Comme la loi inexorable de la Guerre veut que nos insignes soient camouflés, les Diables astucieux ont tourné la difficulté en se laissant pousser un superbe collier de barbe dont la seule vue fait bondir les cœurs de femme dans leur poitrine fragile, et frémir les pilotes Allemands sous le casque de cuir. Seul l'un d'entre eux, une sorte de délicate jeune fille imberbe, n'y peut y parvenir, car son teint est de lys et de rose, mais elle est bien émouvante cette jeune enfant qui au sortir des jupons maternels se lance ventre à terre et sans collier de barbe au sein des plus terribles mêlées. Écoutez le récit de l'une d'elle, très simplement copié dans le journal de marche des "DIABLES ROUGES"… Je n'ai jamais lu de document plus vrai dans la merveilleuse grandeur… Le commandant d'Escadrille trop humble, ne voulait point m'autoriser à puiser de cette source héroïque - Je l'ai fait néanmoins pour vous (Et en avant l'histoire du Zig et du Zag, du bon vieux soleil de VILLEY, le tout arrangé en une synthèse fort réussie en approchant de pas trop près la vérité) - Mais au moment où, me reconduisant à la lumière du jour, à l'aide de la lumière de ma lampe électrique (?) je m'apprêtais à serrer la main de tous ces chers camarades de combat (!) le Commandant d'Escadrille m'a tendu le journal de marche - Je fus flatté… et tout à fait rasséréné quand on me mit entre les mains une plume de canard (Il n'est pas tous les jours possible de tordre le cou d'une oie, même chez les "DIABLES ROUGES", même quand un visiteur est annoncé…) Avec quelle émotion n'ai-je pas écrit spontanément : "c'est ici qu'il faut chercher ce qui remplit tout le cœur : l'amitié et l'espérance - Affectueux souvenir (Et à Marlène en particulier)" -

Je ne pouvais moins faire n'est-ce pas, brave gens qui allez achever de m'écouter que de leur envoyer à ces Diables (qui m'avaient offert toutes sortes de bonnes choses à leur popotte… J'ai du réduire hélas ma religion m'interdisant le porc et ses dérivés) quelques bonnes vieilles bouteilles de derrière les fagots…

(Mais VILLEY préfère le sergent EMILION de l'escadrille au MONTET CANET du Général…)

 

16 Octobre 1939 - Accompagnement d'un Potez de 16h45 à 17h05 sur le secteur NIEDELBERG - GLASHUTTE.

Rassemblement LAMBERG 4000 m à 16h39.

(Adjudant-Chef CRUCHANT, Sergent-Chef CASENOBE, Sergent SAILLARD) (Lieutenant GUIEU, Aspirant LE CALVEZ) à 16 h 55 renforcement de la protection par Adjudant VILLEY, Sous-Lieutenant CUNY, Sergent-CARRERE. Attente à LAMBERG 4000 m de 16 h 39 à 17 h 45 sans voir le Potez 63 - Liaison radio assurée avec le Lieutenant GUIEU - A 16 h 45 la mission devrait commencer et toujours pas de Potez 63 - Le lieutenant GUIEU m'ordonne de rester en attente au point de ralliement. Nous y restons jusqu'à 17 h 05 sans apercevoir de Potez 63. Je crois à une mission décommandée ou non assurée pour une cause fortuite. Nous rentrons. Arrivée en V à 5 sur le terrain - Atterrissage.

VILLEY arrive cinq minutes après nous - Discutage de coup - Le lieutenant GUIEU, VILLEY et moi-même n'avons rien vu. L'Aspirant LE CALVEZ et le Sergent-Chef CASENOBE aperçu à 16 h 34 (nous étions en avance au point de ralliement) un avion qui pourrait être un Potez 63 vers 5000 m. Était-ce le nôtre ? Au P.C. nous apprenons que le Potez 63 est effectivement parti et n'est pas rentré. Consternation - C'est trop fort ! Tant de cœur est mis par chacun de nous pour assurer ces missions, que nous sommes abattus par cet insuccès. Le téléphone… Peut être ?… Hélas non ! Le Potez 63 n'est pas rentré. Le Capitaine BELBEZE était à bord, on ne sait pas encore le nom des autres équipiers - Silence… Les mots ne peuvent dire l'accablement de nos visages, ni la couleur qui nous étreint. Capitaine BELBEZE nous venions de sceller une amitié de douze ans je devais être ton ange gardien le 16 octobre 1939 - Aurais-je été l'artisan de la perte ? 

                                                       - CRUCHANT -

 

20 Octobre 1939 - Le Commandant d'Escadrille est récompensé du labeur harassant qu'il a fourni depuis son départ en Guerre ! Il décroche une mission ligne droite sur REIMS, pour le week-end - Départ en légère  la fin de l'après-midi, avec le Capitaine SARRAULT (Christian de C.E.A.M. - Arrêt à NANCY et TOUL où l'on retrouve les petites camarades du G.C. 2/5 - ancien groupe du patron) - Le lendemain est un samedi - On s'arrache et on arrive à 15 h, à REIMS (où, plus exactement aux environs). Le Capitaine SARRAULT doit rentrer ce soir sur ORLEANS en avion et il commence à croire que se sera peut être difficile. Ce qu'a fait le Lieutenant GUIEU pendant ces deux jours doit être passé sous silence, à l'exception de l'activité qu'il a déployée pour l'Escadrille - Car il n'oublie jamais l'Escadrille -

21 Octobre 1939 - Aujourd'hui, il est allé rendre visite à notre marraine - Car nous avons depuis peu une marraine. "Au poil" et cette visite est la prise de contact officielle - Madame ROUSSEAU habite donc à REIMS au n° 2 de la Rue Linguet - C'est… comment exprimer cela ? une jeune femme excessivement aéronautique, très dynamique, avec des yeux qui écrasent de loin ceux des marraines de toutes les Escadrilles de France et de NAVARRE - Son age… ne nous regarde pas ! Et l'on est absolument sidéré lorsqu'on apprend qu'elle est la maman de cinq gosses splendides. Madame ROUSSEAU doit exciter bien des jalousies sur son passage ? Quand on a 5 gosses on peut bien en adopter cinquante autres… C'est ce que fait notre marraine avec le sourire sur les lèvres - Elle ne se doute pas du monde de tracas, de soucis qu'elle vient de se mettre sur les bras - mais si elle jolie, elle est aussi vigoureuse et adroite - Et j'ai, en elle, les plus grandes espérances - Elle et les petits me demandent des tas de choses, me posent toutes sortes de questions sur l'Escadrille, sur Oncle Pierre (le sergent SAILLAN est le frère de Madame Rousseau) sur tout ce qui pourrait faire plaisir aux uns et aux autres –

J'ai une liste… longue et leurs mines ne s'allongent pas bien au contraire, au fur et à mesure que je la détaille - On va pouvoir travailler, en mettre un vieux coup pour les Diables, faire coopérer les autres, taper à droite et à gauche - Et je sais que tout cela va "rendre" - Pour l'instant on ne veut pas me laisser partir les mains vides et l'on me donne un volumineux paquet qui contient des bouteilles de marc, des fruits… J'emporte aussi une photo de notre marraine, destinée à l'Escadrille -

 

22 Octobre 1939 - Or j'ai bien failli ne pas le ramener intact… Ni moi non plus - Au retour, le camion MATFORD qui ramène de REIMS un important matériel… 2 mécaniciens mariés de l'Escadrille (METZ et CASTELAIN) entre percutant dans un 6 roues britannique à 50 à l'heure - Il en résulte l'arrêt immédiat des deux véhicules, chacun dans son fossé, du côté français quelques bouteilles de champagne ont éclaté, quelques fruits du paquet de la marraine ont été écrasés et… fort heureusement, ni METZ, ni CASTELAIN, ni moi-même ne sommes enlevés à l'affection des Diables - Chez les Anglais, c'est mieux. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas de chance avec les Anglais, cependant je ne crois pas leur en vouloir, moi je suis allé en SYRIE. Pour aujourd'hui, il y a un nez de cassé, un peu écrasé même, une jambe pareillement et, par ailleurs un petit trou derrière la tête - On échange immédiatement gazeux et cigarettes, un procès-verbal, un O.K. et un Bye, Bye…

La nuit se passe à NETTANCOURT, 7 Km au nord de REVIGNY (…dans un lit d'une chambre du château où se sont succédés KLUCK, FALKENHEIN, PETAIN, FOCH…! Il y a une plaque).

 

23 octobre 1939 - Dépannage - il convient de faire un parallèle

 

 Coté Français

Heures

Côté Anglais

Arrivée des français sur les lieux-essais de dépannage par moyen de fortune - Plusieurs allées et venues au patelin pour dénicher crics de chantier…

8 h

 

Déplacement du MATFORD au moteur sur les chapeaux de roues. Essai de redressement de la direction-Macache-Visite du camion où différents accessoires sont de bonne prise.

9 h

 

Arrêt du chapardage et camouflage des objets empruntés

Arrivée d'un tracteur Latil d'un très vieux modèle, dont l'artillerie n'a plus voulu et qui adopte le Parc d'Artillerie de CHALONS

9 h 30

Arrivée d'un motocycliste anglais "Je souis police".

Cigarette ? "Thank you"

Prise de contact avec l'équipe.

Echange de politesses

Discutage de coup

10 h 15

Arrivée d'un camion spécialisé de dépannage . avec des tas d'accessoires, d'engins…-

Tour d'horizon des moyens dont on dispose : une lampe à souder, une seringue- 2 crics, une corde - 2 chaînes - quelques planches. Alors, on va essayer de lever l'avant du Matford et de l'accrocher comme on pourra derrière le Latil.

Emploi à fond du système D. On regarde en douce avec envie et une affreuse déception ces Anglais qui ont fini et s'en vont en souriant. Le plus misérable garage serait mieux équipé.

11 h

Le thé est sorti des bouteilles thermos et absorbé avant le début du travail sous la pluie contre laquelle on est préservé par des imperméables spéciaux Durée 5 minutes.

Traction opérée sur 6 roues en marche arrière-Sortie du fossé-Traction en marche avant - mise dans l'axe - Suspension immédiate à un palan.

Départs

"Bye, Bye ! Pas besoin qu'on aide vous ? !!!" (Moi : "Non merci, ça va très bien").

Ca y est, c'est accroché. Ca va pouvoir rouler vers CHALONS à 6 Km à l'heure

12 h

 

 



Arrivée en fin d'après-midi au terrain où l'on est bien content de retrouver les Diables - Ceux-ci nous accueillent bien… très bien même, quand on déballe le paquet de la marraine.…. C'est bien fatigant ces lignes droites et l'on se sent plus dans le coup du retour…. D'autant moins qu'on ne vole pas; because mauvais temps et état du terrain - Cela ne vaut rien à personne.

31 Octobre 1939 - tiens, une mission sur le secteur HUBENHEIM - MAUSBACH de 3 Potez, 2 d'entre eux devant opérer en photo chez le boche, le 3ème en arrière devant profiter de notre protection pour photographier le plateau de KOHRBACH.

3 patrouilles :

            Lt. GUIEU                  Adjt. VILLEY             Adjt. Chef CRUCHANT

            Aspt LE CALVEZ       Sgt CARRERE            Sgt SAILLARD

            Sgt DIETRICH            Sgt COISNAU

 

En exécution des ordres reçus, prise de contact avec les Potez qui se sont réduits à deux, à la verticale de leur terrain - Ils nous ont d'ailleurs attendus pour décoller - Corrida en rond pendant 5 minutes - Finalement je crois comprendre que les Potez désirent nous voir passer devant - Je prends suivi de tout le monde la direction du secteur, au-dessus des nuages - Arrivée sur LAMBERG - RORHBACH, un Potez fait demi-tour, cependant la Bochie est là.. ? qui t'attend et qui t'aime" Elle s'est même dévoilée pour toi - Tu as tort - Sans toucher, car ce n'est pas très propre tu aurais pu la prendre en photo du moins….

Le 2
ème Potez, celui du plateau de ROHRBACH pique de 3000 m, à 1600 m n'est sans doute pas satisfait de la visibilité et semble s'éloigner du secteur. Je me rapproche du lui pour lui demander ses intentions. "Attention derrière" hurle ma radio - Au même instant je suis touché… Les salauds - Virage en montant - Vois des tas d'avions…. mais pas de Messerschmidt - C'est CRUCHANT qui a pris le renfort de la 4 pour des Messerchmidt et qui a lancé l'alarme . A ce moment et sans que je sache comment une des mitrailleuses a tiré - Cinq minutes d'un franc désordre, après cette alerte.

– le Potez en a profité pour se tirer des flutes et nous, nous demeurons sur le secteur pendant le temps prévu – Ensuite RAS d'intéressant – Mais on se rouille à ne pas voler – On se rouille et les pilotes abandonnés à leurs instincts terriens donnent bien du souci à leur Commandant d'Escadrille.

31 Octobre 1939 – Le vent, la pluie … ( air connu )

L'humidité, la gadouille (reconnue) voilà le séjour des Diables depuis une quinzaine et, logique implacable voilà le "because" :

primo : des soucis que nous donnons à Satan 1er Diable et Roi

dezio  : des lignes qui suivent :

Si, d'aventure vous errez entre la route nationale 44 et XAFFEVILIERS, dans l'humidité moelleuse des feuilles mortes et de la boue vous entendez un sifflement strident, perçant, démoralisant, pénible, domptez vos nerfs, la surprise passée, allez au devant du coup de sifflet. D'un côté du sifflet : du vent, du bruit ; de l'autre … un Dorville enluminé, un Tartarin en goguette : du ventre, son bruit. Inclinez vous bien bas, ce robot magistral, synthèse héroïcomique du Mécano, du Roi Pausole et du flic

c'est :

SEBASTIEN

Démon 1er

Empereur des Mécaniciens

"Verbe haut , plus haut encore en couleurs il lâche le sifflet pour un brûle gueule étrange. Béret en bataille, l'œil rusé, rieur ou attentif,

heureux ou courroucé., SEBASTIEN TARROQUE est digne et au demeurant le meilleur fils du monde :

Sa naissance    : Pour illustre qu'elle soit, eu lieu près de PERPIGNAN

Sa vie              : Une ligne droite

Sa technique    : Hors de pair

Ses bons mots  : Un ana

Ses exploits Cynégétiques : En cours d'homologation

Son répertoire  : Celui du pays où les ânes volent

Sa cour : un trio digne de l'Empeurrreurr, uni par ce bienfait des dieux, qu'est une grande amitié.

CASTELAIN Guy : "Le Lumignon" Brillant second en premier, fervent et fidèle disciple de BACCHUS, charmeur canon à ses heures, Parle debout et avec les mains. Allure martiale.

METZ Georges : "Le Soupirant" Brillant second en second, le seul bien à sa place. Se dépoile de dessus la tête. A de la personnalité. Boit en qualité d'adjoint. Tient bien son rôle.

COURBOT Henri :" Baldingue" Brillant second en troisième, Loupe quelque-fois les pédales? Sait choir. Mécanicien amiral. Gitan sachant boire.

Puissent SEBASTIEN et tous les démons qui liront ces lignes, y voir de la part de tous les pilotes, en dehors d'une raillerie plus ou moins heureuse la parfaite assurance de leur franche amitié et le témoignage de leur reconnaissance pour les soins maternels dont ils entourent leurs "papillons".

                                                                       -CRUCHANT                                                                                                                                                                                                                                                                 

 

Novembre 1939